La fiche de cours
Résumé en cinq points
- Toute enquête commence par une rupture avec le sens commun et par la construction explicite de son objet et de ses indicateurs.
- Les méthodes quantitatives mesurent l'ampleur et la distribution d'un phénomène. Leur validité dépend de l'échantillonnage, du questionnaire et de la prudence dans l'interprétation causale.
- Les méthodes qualitatives, entretien, observation, récit de vie, donnent accès au sens et aux mécanismes. Elles visent la saturation et non la représentativité statistique.
- Les deux familles sont complémentaires, et les enquêtes les plus solides les combinent, comme Marienthal en 1933.
- La sociologie emprunte et prête ses outils à l'ethnologie, à la science politique, à l'économie et à l'histoire, avec des exigences croissantes d'éthique et de transparence.
Pourquoi ce chapitre
C'est le chapitre qui fait la différence entre une copie qui cite des auteurs et une copie qui sait comment on produit un résultat en sciences sociales. Un correcteur repère immédiatement un étudiant capable de dire par quelle enquête, sur quel échantillon et avec quelles limites une affirmation a été établie.
Il a une utilité directe pour les épreuves. Beaucoup de sujets contiennent des données, et savoir lire un tableau, distinguer une corrélation d'une causalité, repérer une définition statistique contestable est une compétence évaluée. Il protège aussi des affirmations creuses sur les chiffres.
Il éclaire enfin le cœur du programme de sociologie. La question du rapport entre individu et société n'est pas seulement théorique, elle se traduit en choix de méthode. Étudier des régularités statistiques ou étudier le sens que les acteurs donnent à leurs actes ne conduit pas aux mêmes résultats.
En colle, on attend une définition précise d'un échantillon représentatif, la différence entre méthode des quotas et tirage aléatoire, les biais d'un entretien, et au moins deux enquêtes classiques citées avec leur date.
Notions et mécanismes
La démarche d'enquête
Toute enquête suit un enchaînement, quelle que soit la méthode. On part d'une question, on la transforme en problématique, on formule des hypothèses, on construit des indicateurs, on collecte des données, on les analyse, on confronte les résultats aux hypothèses.
Le point critique est la construction de l'objet. Les catégories du sens commun ne sont pas des catégories d'analyse. La jeunesse, la pauvreté, la violence, la réussite, chacune de ces notions doit être définie et mesurée explicitement. Bourdieu, Chamboredon et Passeron formulent en 1968 une exigence en trois temps, rompre avec les prénotions, construire l'objet, puis seulement constater.
Une prénotion, au sens de Durkheim, est une représentation spontanée qui tient lieu d'explication. Croire que la délinquance s'explique par la pauvreté parce que cela paraît évident est une prénotion tant que la relation n'a pas été mesurée et discutée.
Les méthodes quantitatives
Elles cherchent des régularités mesurables sur un grand nombre de cas, pour établir des relations entre variables et estimer leur force.
Les sources sont de trois ordres. Les données produites par les institutions, recensement, état civil, fichiers administratifs, statistiques de police ou de l'éducation. Les grandes enquêtes de la statistique publique, comme l'enquête Emploi de l'INSEE. Les enquêtes par questionnaire construites par le chercheur lui-même.
L'échantillonnage est la question centrale. Un échantillon est représentatif quand sa structure permet d'inférer des résultats valables pour la population entière. Deux techniques. Le tirage aléatoire donne à chaque individu une probabilité connue d'être sélectionné et permet de calculer une marge d'erreur. La méthode des quotas reproduit la structure connue de la population selon quelques critères, sexe, âge, catégorie sociale, région. Elle est plus rapide et moins coûteuse, mais elle ne permet pas de calcul rigoureux d'incertitude et dépend de la qualité des variables de quotas.
Pour un tirage aléatoire simple de mille personnes, la marge d'erreur sur une proportion proche de 50 % est de l'ordre de trois points au niveau de confiance habituel de 95 %. C'est un ordre de grandeur utile, il rappelle qu'un écart de deux points entre deux sondages n'est pas nécessairement significatif.
Le questionnaire pose ses propres difficultés. L'ordre des questions influence les réponses, une question fermée impose des catégories, le biais de désirabilité sociale conduit à déclarer ce qui est valorisé plutôt que ce qui est fait. La déclaration de la consommation d'alcool, du vote ou du temps consacré aux tâches domestiques en fournit des exemples documentés.
L'analyse suppose de distinguer corrélation et causalité. Deux variables peuvent varier ensemble sans lien causal, à cause d'une variable tierce ou d'une causalité inverse. Pour progresser vers la causalité, on utilise des variables de contrôle, des comparaisons entre groupes, des données de panel qui suivent les mêmes individus dans le temps, ou des protocoles expérimentaux.
Les méthodes qualitatives
Elles cherchent à comprendre le sens que les acteurs donnent à leurs pratiques, sur un petit nombre de cas étudiés en profondeur. Elles ne visent pas la représentativité statistique mais la saturation, c'est-à-dire le moment où les nouveaux cas n'apportent plus d'information nouvelle.
L'entretien est l'outil le plus courant. L'entretien directif suit un questionnaire strict, l'entretien non directif se contente d'une consigne initiale, l'entretien semi-directif suit une grille de thèmes tout en laissant l'ordre libre. C'est la forme la plus utilisée, parce qu'elle combine comparabilité et liberté de parole. Les biais tiennent à la relation d'enquête elle-même, différence de statut entre l'enquêteur et l'enquêté, reformulation orientée, effet d'imposition de problématique quand la question fait naître une opinion qui n'existait pas.
L'observation permet d'atteindre ce que les gens font et non seulement ce qu'ils déclarent. Elle est participante quand le chercheur prend part à l'activité, non participante quand il reste extérieur. Elle peut être déclarée ou couverte, ce dernier cas posant un problème éthique sérieux. Le principal risque est la réactivité, le fait que la présence de l'observateur modifie les comportements, auquel s'ajoute le danger d'une trop grande familiarité avec le terrain.
Les autres outils sont le récit de vie, qui reconstitue une trajectoire, la monographie, qui étudie une unité sociale complète, le groupe de discussion, et l'analyse de documents, archives, courriers, photographies, publications en ligne.
La complémentarité des méthodes
L'opposition entre quantitatif et qualitatif est pédagogique, pas réelle. Les enquêtes solides combinent les deux. Le quantitatif établit l'ampleur et la distribution d'un phénomène, le qualitatif en établit les mécanismes et le sens. Le premier répond à combien et pour qui, le second à comment et pourquoi.
L'enchaînement usuel est de commencer par des entretiens exploratoires pour construire un questionnaire pertinent, puis de revenir au terrain pour interpréter des résultats statistiques inattendus. Durkheim lui-même, en travaillant sur des taux de suicide, formulait des hypothèses sur le sens de l'intégration sociale.
Les méthodes expérimentales et le testing
L'expérimentation consiste à comparer un groupe soumis à un traitement et un groupe témoin, l'affectation étant si possible aléatoire pour garantir la comparabilité.
Le testing, ou test de discrimination par correspondance, en est une application importante. On envoie des candidatures identiques en tout sauf sur un caractère, nom, adresse, sexe, âge, puis on compare les taux de réponse. Le procédé isole l'effet du seul caractère testé, ce qu'aucune déclaration ne permet. Il est reconnu par le droit français depuis 2006 comme mode de preuve de la discrimination.
Ses limites sont réelles. Il ne mesure que la première étape du recrutement, il porte sur des emplois où la candidature écrite est la norme, et il soulève des questions éthiques puisque les entreprises testées ne consentent pas.
Les données numériques
Les traces numériques, réseaux sociaux, moteurs de recherche, transactions, offrent des volumes considérables. Elles permettent d'observer des comportements en situation et en temps réel. Leurs limites sont importantes. La population des utilisateurs n'est pas la population générale, ce qui crée un biais de sélection. Les données sont produites par des plateformes selon leurs propres catégories et peuvent cesser d'être accessibles. La protection des données personnelles impose un cadre strict, renforcé en Europe par le règlement général sur la protection des données entré en application en 2018.
Les rapprochements avec les autres sciences sociales
Avec l'ethnologie, la sociologie partage l'enquête de terrain longue, l'observation participante et l'attention au point de vue indigène. Bronislaw Malinowski en pose les règles en 1922 à partir de son séjour aux îles Trobriand. Marcel Mauss publie en 1925 son essai sur le don, où il dégage la triple obligation de donner, recevoir et rendre, analyse reprise ensuite pour des objets très contemporains.
Avec la science politique, elle partage les enquêtes d'opinion, l'étude du vote et de la participation. Paul Lazarsfeld et ses collègues publient en 1944 une étude par panel sur une campagne électorale américaine, qui établit le rôle des relais d'opinion et la stabilité des préférences.
Avec l'économie, elle partage la statistique, la modélisation et désormais l'expérimentation de terrain. Esther Duflo, Abhijit Banerjee et Michael Kremer sont distingués en 2019 pour l'usage d'essais contrôlés randomisés dans l'analyse de la pauvreté.
Avec l'histoire, elle partage le travail sur archives et l'attention à la longue durée, dans la lignée de l'école des Annales fondée en 1929 par Marc Bloch et Lucien Febvre, puis de Fernand Braudel. Norbert Elias en 1939 et Michel Foucault dans ses travaux sur la prison et l'hôpital sont des exemples de sociologie historique.
Auteurs et théories de référence
Émile Durkheim pose en 1895, dans Les Règles de la méthode sociologique, les principes d'une sociologie objective, puis les applique en 1897 dans Le Suicide, qui reste le modèle de l'usage sociologique de la statistique.
Max Weber définit la démarche compréhensive et l'idéaltype, et fixe l'exigence de neutralité axiologique. Il fournit l'assise méthodologique des approches qualitatives.
Bronislaw Malinowski institue en 1922 l'observation participante de longue durée comme norme de l'ethnographie.
William Thomas et Florian Znaniecki publient entre 1918 et 1920 leur étude sur le paysan polonais en Europe et en Amérique, fondée sur des lettres et des documents personnels. C'est un jalon de la méthode biographique.
Paul Lazarsfeld, Marie Jahoda et Hans Zeisel publient en 1933 une enquête sur une commune autrichienne frappée par le chômage de masse, remarquable par sa combinaison d'observation, d'entretiens et de mesures quantitatives comme la vitesse de marche des habitants.
Herbert Blumer, en 1969, critique l'usage mécanique des variables et défend une méthode attentive au sens que les acteurs construisent dans l'interaction.
Howard Becker, dans Outsiders en 1963 puis dans ses ouvrages de méthode, décrit la démarche inductive, l'intérêt des cas atypiques et la manière dont l'enquêteur construit progressivement son objet.
Erving Goffman produit en 1961 une observation prolongée en institution psychiatrique, exemple de ce que l'immersion permet de saisir et que le questionnaire manquerait.
Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron publient en 1968 Le Métier de sociologue, qui formalise la rupture épistémologique avec le sens commun. Bourdieu dirige en 1993 La Misère du monde, recueil d'entretiens approfondis, exemple d'articulation entre position sociale et parole recueillie.
Stéphane Beaud et Florence Weber publient en 1997 un guide de l'enquête de terrain qui a formé plusieurs générations d'étudiants français à l'observation et à l'entretien.
Faits, chiffres et repères historiques
Repères institutionnels. L'INSEE est créé en 1946. Le recensement français, longtemps exhaustif et quinquennal, est remplacé à partir de 2004 par une collecte annuelle par rotation, exhaustive dans les communes de moins de 10 000 habitants et par sondage au-delà. La nomenclature des professions et catégories socioprofessionnelles est établie en 1954, profondément révisée en 1982, puis actualisée en 2003 et 2020. Le fait que cette nomenclature soit une construction, et non un reflet naturel de la société, est un excellent exemple pour parler de la construction de l'objet.
Ordres de grandeur d'enquêtes publiques françaises. L'enquête Emploi de l'INSEE interroge chaque trimestre plusieurs dizaines de milliers de logements, de l'ordre de 100 000 personnes, ce qui permet de mesurer le chômage au sens du Bureau international du travail. C'est cette définition internationale, et non l'inscription à France Travail, qui fait référence dans les comparaisons. L'écart entre les deux mesures est un cas d'école sur l'effet des définitions.
Les sondages d'opinion publiés reposent le plus souvent sur des échantillons de 1 000 à 2 000 personnes constitués par quotas. La marge d'erreur théorique associée à un échantillon aléatoire de même taille est d'environ trois points pour une proportion proche de 50 %, et d'environ un point et demi à deux points pour un échantillon de 2 000. En France, la Commission des sondages contrôle depuis 1977 la publication des sondages électoraux.
Discrimination. Les campagnes de testing menées en France depuis les années 2000, notamment celle réalisée pour le Bureau international du travail et publiée en 2007, ont mis en évidence des écarts importants de taux de réponse selon l'origine supposée du candidat, de l'ordre de un à trois dans plusieurs protocoles. Les résultats varient selon les secteurs, les régions et les années, il faut les citer avec le protocole.
Enquêtes classiques à connaître. Le Suicide de Durkheim en 1897. Le paysan polonais de Thomas et Znaniecki entre 1918 et 1920. Les chômeurs de Marienthal de Lazarsfeld, Jahoda et Zeisel en 1933. Street Corner Society de Whyte en 1943. Asiles de Goffman en 1961. Outsiders de Becker en 1963. La Distinction de Bourdieu en 1979, fondée sur une enquête par questionnaire et sur des entretiens.
Débats et controverses
Le premier débat oppose quantitatif et qualitatif. Les partisans du quantitatif invoquent la généralisation, la mesure et le contrôle de l'incertitude. Les partisans du qualitatif invoquent l'accès au sens et la capacité à découvrir des mécanismes que les catégories préétablies masquent. La position raisonnable est que les deux répondent à des questions différentes et que le choix dépend de l'objet.
Le deuxième débat porte sur l'objectivité. Weber sépare jugement de fait et jugement de valeur. Bourdieu répond que l'objectivité s'obtient par la réflexivité, c'est-à-dire par l'objectivation de la position du chercheur. D'autres estiment que le chercheur doit assumer un engagement. L'enjeu pratique est réel, puisque la construction des catégories, à commencer par celles de pauvreté ou d'origine, oriente le résultat.
Le troisième débat porte sur les statistiques ethniques, interdites en France dans leur forme classique par la loi de 1978 sur l'informatique et les libertés et par la jurisprudence constitutionnelle. Certains chercheurs estiment qu'on ne peut mesurer une discrimination sans mesurer le groupe discriminé. D'autres jugent que produire ces catégories contribue à les instituer. Le compromis retenu passe par des variables indirectes, pays de naissance des parents notamment.
Le quatrième débat porte sur les données massives. Elles promettent l'observation de comportements réels à grande échelle, mais la taille n'annule pas le biais de sélection. Un échantillon d'un million d'utilisateurs d'une plateforme reste un échantillon d'utilisateurs de cette plateforme.
Le cinquième débat porte sur l'éthique de l'enquête. Consentement des enquêtés, anonymisation, restitution des résultats, protection des personnes vulnérables, usage des observations couvertes. Ces exigences sont aujourd'hui formalisées par des comités d'éthique et par le cadre européen de protection des données.
Ce qu'il faut savoir mobiliser en dissertation
- Distinguer précisément tirage aléatoire et méthode des quotas, et expliquer pourquoi seul le premier autorise une marge d'erreur.
- Commenter un chiffre en interrogeant d'abord sa définition, l'exemple du chômage au sens du BIT étant le plus rentable.
- Distinguer corrélation et causalité, et citer un protocole qui permet de progresser, panel, expérience contrôlée, testing.
- Utiliser la rupture avec les prénotions, Durkheim 1895 et Le Métier de sociologue 1968, pour toute introduction de sujet sociologique.
- Citer deux enquêtes précises avec leur méthode, par exemple Marienthal 1933 pour le mixte et Asiles 1961 pour l'observation.
- Montrer un rapprochement disciplinaire concret, Mauss 1925 pour l'ethnologie, Lazarsfeld 1944 pour la science politique, Duflo et Banerjee pour l'économie expérimentale.
- Piège fréquent : croire qu'une enquête qualitative est non scientifique parce qu'elle porte sur peu de cas. Elle ne vise pas la représentativité mais la saturation et l'identification de mécanismes.
- Piège fréquent : présenter les données massives comme une solution au problème de la représentativité. Le volume ne corrige pas un biais de sélection.
Méthodes et exercices
Notions et mécanismes clés
- Population mère : l'ensemble sur lequel on veut conclure. Base de sondage : la liste dans laquelle on tire l'échantillon. Un écart entre les deux crée un biais de couverture.
- Biais de sélection : l'échantillon diffère systématiquement de la population. Augmenter l'effectif ne le corrige pas.
- Non-réponse : ceux qui refusent ne ressemblent pas à ceux qui répondent. Le redressement repondère l'échantillon sur des variables connues, sans garantie sur les autres.
- Erreur aléatoire et biais : la première diminue quand l'échantillon grossit, le second non. La marge d'erreur ne mesure que la première.
- Variable dépendante : ce qu'on explique. Variable indépendante : ce qu'on suppose explicatif. Variable tierce : un facteur qui agit sur les deux et fabrique une corrélation.
- Toutes choses égales par ailleurs : on compare des groupes qui ne diffèrent que par la variable étudiée, par sous-groupes ou par régression.
- Effet de structure : une moyenne globale change parce que la composition du groupe change, sans changement des comportements dans chaque catégorie.
- Validité : l'indicateur mesure ce qu'il prétend mesurer. Fiabilité : il donne le même résultat quand on répète la mesure.
- Coupe transversale : des individus différents à une date donnée. Panel : les mêmes individus suivis dans le temps. Cohorte : un groupe né ou entré dans une situation la même année.
- Démarche hypothético-déductive : on teste des hypothèses. Démarche inductive : les catégories émergent du terrain, comme dans la théorie ancrée de Glaser et Strauss en 1967.
- Triangulation : croiser plusieurs méthodes ou sources pour contrôler les biais propres à chacune.
- Idéaltype : une construction qui accentue certains traits pour comparer la réalité à un modèle. Ni une moyenne ni un idéal moral.
- Effet Hawthorne : la modification des conduites des enquêtés quand ils se savent observés.
- Réflexivité : l'objectivation par le chercheur de sa propre position et de sa relation aux enquêtés.
Chaînes de raisonnement
De la définition au chiffre. Tout indicateur repose sur une définition qui inclut certains cas et en exclut d'autres. Changer la définition change le chiffre sans que la réalité ait changé. Avant de commenter une évolution, on vérifie que la définition est restée la même.
Pourquoi le hasard permet de calculer l'erreur. Dans un tirage aléatoire, chaque échantillon possible a une probabilité connue, donc la dispersion des résultats est calculable. Elle donne la marge d'erreur, qui diminue comme l'inverse de la racine carrée de l'effectif. Avec les quotas, l'enquêteur choisit les personnes dans les cases, la probabilité de sélection est inconnue, et la marge affichée n'est qu'une approximation par analogie.
De la corrélation à l'explication. Une corrélation peut venir d'une causalité directe, d'une causalité inverse ou d'une variable tierce. On teste la troisième piste en contrôlant la variable suspecte : si la relation disparaît dans chaque sous-groupe, elle était fallacieuse. Si elle résiste, un facteur non mesuré peut encore agir, d'où l'intérêt des panels et de l'affectation aléatoire.
Pourquoi on ne mesure pas une discrimination en interrogeant les recruteurs. Un recruteur ne déclare pas écarter des candidats selon leur origine, et peut ne pas en avoir conscience. Comparer des taux d'emploi mélange la discrimination avec des écarts de diplôme, d'expérience ou de réseau. Le testing neutralise ces différences par construction et isole l'effet du seul caractère testé.
Pourquoi l'entretien produit une parole située. L'enquêté répond à quelqu'un, dans un cadre précis, selon l'idée qu'il se fait des attentes de son interlocuteur. La distance sociale oriente ce qui est dit et ce qui est tu. Le chercheur ne supprime pas ce biais, il le décrit et en tient compte : c'est la réflexivité.
Du rapport individu et société au choix de méthode. Une sociologie qui voit dans les faits sociaux des réalités extérieures aux individus privilégie les régularités statistiques. Une sociologie compréhensive privilégie l'entretien et l'observation. L'alignement n'est pas mécanique : Weber ouvre L'Éthique protestante sur des statistiques de confession et de profession dans le pays de Bade, et Durkheim interprète ses taux de suicide par le vécu de l'intégration.
Pourquoi le volume ne sauve pas un échantillon biaisé. La marge d'erreur mesure la variabilité due au hasard, pas l'écart systématique entre échantillon et population. Quand l'effectif augmente, l'estimation devient très précise. Mais si l'échantillon est biaisé, elle est précise autour d'une valeur fausse.
Exemples et références à connaître
- Le Literary Digest en 1936. Plus de deux millions de réponses annoncent la défaite de Roosevelt, qui l'emporte largement. Gallup, avec un échantillon bien plus petit, prévoit sa victoire. Les listes surreprésentaient les ménages aisés et les répondants étaient volontaires. C'est l'exemple type du biais de sélection.
- Maurice Halbwachs, Les Causes du suicide, 1930. Il montre qu'une partie de l'écart entre protestants et catholiques tient au genre de vie, urbain ou rural. C'est le modèle de la discussion d'une variable tierce.
- Les études de Hawthorne à la Western Electric, dans les années 1920 et au début des années 1930, autour d'Elton Mayo. La productivité semblait progresser quelle que soit la modification introduite, ce qu'on a attribué à l'attention portée aux ouvrières. Cette interprétation est discutée, il faut la citer avec prudence.
- Pierre Bourdieu, « L'opinion publique n'existe pas », 1973. Il critique trois postulats des sondages : tout le monde a une opinion, toutes les opinions se valent, tout le monde s'accorde sur les questions à poser. C'est la référence sur l'imposition de problématique et la répartition sociale des non-réponses.
- Marianne Bertrand et Sendhil Mullainathan, 2004. Aux États-Unis, des CV portant des prénoms perçus comme blancs reçoivent environ moitié plus de rappels que des CV identiques portant des prénoms perçus comme afro-américains. C'est le testing le plus cité hors de France.
- William Foote Whyte, Street Corner Society, 1943. Immergé plusieurs années dans un quartier italien de Boston grâce à un informateur, Doc, il montre qu'un quartier réputé désorganisé possède une organisation propre.
- Alain Desrosières, La Politique des grands nombres, 1993. Mesurer suppose de s'accorder sur des catégories, donc de décider ce qui est équivalent.
- Luc Boltanski, Les Cadres, 1982. La catégorie de cadre y apparaît comme le produit d'une mobilisation et d'une histoire, pas comme un groupe naturel.
- L'enquête Trajectoires et Origines de l'INED et de l'INSEE, en 2008 et 2009, puis en 2019 et 2020. Elle étudie immigrés et descendants à partir du pays de naissance des parents. C'est la réponse pratique au débat sur les statistiques ethniques.
- Un ordre de grandeur. Pour un tirage aléatoire simple, au niveau de confiance de 95 % et pour une proportion proche de 50 %, la marge d'erreur vaut environ 1 divisé par la racine de n. Soit six points pour 250 personnes, trois pour 1 000, un peu plus de deux pour 2 000, un point et demi pour 4 000.
Techniques
Lire un tableau croisé
D'abord, identifier ce qui fait 100 % : la ligne, la colonne ou le total. Ensuite, formuler la lecture complète d'une case, « sur 100 ..., x ... ». Enfin, comparer dans le sens qui répond à la question.
Mini-exemple, chiffres fictifs. 80 % des enfants de cadres et 40 % des enfants d'ouvriers obtiennent un baccalauréat général. Il est faux d'en déduire que les enfants de cadres forment 80 % des bacheliers : ce serait confondre pourcentage en ligne et en colonne. À effectifs égaux, les enfants de cadres fournissent deux fois plus de bacheliers généraux. L'écart est de 40 points et le rapport de 2, il faut préciser lequel on commente.
Critiquer une enquête en cinq questions
Qui a produit les données, et dans quel but. Quelle population, quelle base de sondage, quel mode de sélection. Quelle définition des variables. Quel mode de recueil : déclaration, observation ou fichier administratif. Quelle date, et quelle comparabilité dans le temps.
Mini-exemple. « Les jeunes lisent moins qu'avant, selon une enquête en ligne auprès de 20 000 internautes. » L'échantillon est volontaire, donc biaisé, et sa taille n'y change rien. La lecture est déclarée, donc exposée à la désirabilité sociale. Le mot « lire » n'est pas défini. La comparaison avec « avant » suppose une enquête identique antérieure.
Interroger une définition statistique
Restituer la définition exacte avant tout commentaire. Est chômeuse au sens du BIT une personne de 15 ans ou plus qui n'a pas travaillé, même une heure, pendant une semaine de référence, qui est disponible dans les deux semaines, et qui a cherché activement un emploi au cours du mois précédent ou en a trouvé un qui commence dans les trois mois.
Mini-exemple. Une personne inscrite à France Travail qui a travaillé deux heures dans la semaine n'est pas chômeuse au sens du BIT. Un chômeur découragé qui a cessé de chercher non plus. C'est pourquoi l'INSEE mesure à part un halo autour du chômage.
Choisir la méthode adaptée à la question
Combien, qui, quelle évolution : le quantitatif. Comment, pourquoi, avec quel sens : le qualitatif. Isoler l'effet propre d'un facteur : l'expérience, le testing ou le panel.
Mini-exemple. Pourquoi des bacheliers boursiers renoncent-ils aux classes préparatoires ? On mesure d'abord le taux de candidature selon l'origine sociale dans un fichier administratif. Des entretiens semi-directifs avec des bacheliers qui auraient pu candidater font ensuite saisir l'autocensure, le coût perçu des études et le rôle des enseignants.
Construire un plan de dissertation sur le chapitre
Face à une opposition : montrer qu'elle est réelle dans les postulats, qu'elle s'efface dans la pratique, qu'elle renvoie à des questions différentes. Face à une question de mesure : montrer ce que la mesure permet, ce qu'elle construit malgré elle, et comment on la contrôle.
Mini-exemple. « L'enquête de terrain est-elle scientifique ? » I. Elle a ses critères : saturation, contrôle des biais, confrontation des cas. II. Elle ne permet pas de généralisation statistique et dépend du chercheur. III. Sa scientificité repose sur la réflexivité et sur son articulation avec d'autres sources.
Sujets classiques traités
Choisis ton niveau. Difficulté indicative ; les exercices qui se suivent restent dans l'ordre.
Sujet 1. Peut-on mesurer le social ?
Classiques de khôlle et concours · Dissertation, type écrit ESSEC
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Accroche : la stabilité des taux de suicide d'une année sur l'autre, qui étonne Durkheim alors que chaque suicide est un acte intime. Problématique : mesurer suppose de décider ce qui est équivalent. Cette convention éclaire-t-elle le social ou le déforme-t-elle ?
I. La mesure fonde l'objectivation. Durkheim découvre dans les taux des régularités que les motifs individuels n'expliquent pas. La statistique publique rend visibles des inégalités invisibles à l'échelle d'une vie, comme les écarts d'espérance de vie selon la catégorie sociale. Le tirage aléatoire dit avec quelle confiance on conclut.
II. Mais toute mesure construit son objet : nomenclature des PCS, catégorie de cadre chez Boltanski, chômage selon la définition retenue. Desrosières montre que compter suppose de rendre les cas équivalents. Bourdieu montre que le sondage fabrique parfois l'opinion qu'il prétend recueillir. S'y ajoutent les biais de déclaration et de sélection.
III. La solution est une mesure contrôlée et combinée : publication des définitions, réflexivité sur les catégories, triangulation avec le qualitatif comme à Marienthal. Halbwachs corrigeant Durkheim montre que la critique d'une mesure passe par une meilleure mesure, pas par son abandon.
Sujet 3. Les sondages mesurent-ils l'opinion ?
Classiques de khôlle et concours · Khôlle
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Un, la technique est rigoureuse quand elle est maîtrisée : tirage aléatoire ou quotas, redressement. Le Literary Digest face à Gallup montre que la qualité de l'échantillon compte plus que sa taille.
Deux, la critique de Bourdieu porte sur trois postulats. Les non-réponses sont socialement inégalement réparties. La formulation et l'ordre des questions modifient les réponses. Une question peut faire naître une opinion qui n'existait pas.
Trois, un usage raisonné reste possible. On lit les marges et on compare des évolutions mesurées avec la même question. En France, la Commission des sondages encadre la publication des sondages électoraux. Un sondage mesure une réponse à une question posée à une date, pas une opinion préexistante.
Sujet 4. Comment mesurer une discrimination ?
Classiques de khôlle et concours · Khôlle
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Un, les écarts bruts ne suffisent pas. Un écart de taux d'emploi peut refléter un effet de structure, par exemple de diplôme ou d'âge. Le raisonnement toutes choses égales par ailleurs laisse un écart résiduel ambigu : discrimination ou variables non observées.
Deux, le testing mesure l'effet propre d'un caractère. On en rappelle le principe, on cite Bertrand et Mullainathan et la campagne française publiée pour le BIT en 2007. Ses limites : première étape du recrutement seulement, certains métiers seulement, absence de consentement.
Trois, d'autres sources complètent le testing : les discriminations vécues déclarées dans Trajectoires et Origines, la solution française du pays de naissance des parents, et des entretiens avec des recruteurs pour saisir les mécanismes, préjugés ou anticipation de la réaction des clients.
Sujet 6. Deux sondages et un écart
Classiques de khôlle et concours · Exercice chiffré de khôlle
Deux enquêtes par tirage aléatoire simple de 1 000 personnes, à un mois d'intervalle, donnent 52 % puis 49 % d'opinions favorables à une réforme. Un journal titre : « la réforme devient minoritaire ». Parmi les 18 à 24 ans, 250 dans chaque échantillon, le taux passe de 60 % à 50 %. Commenter.
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Étape 1. La marge sur chaque résultat est d'environ 3 points. Les intervalles vont de 49 à 55 %, puis de 46 à 52 %.
Étape 2. Le second résultat est compatible avec une majorité favorable. Le titre n'est pas justifié.
Étape 3. La marge sur l'écart entre deux enquêtes indépendantes est plus grande que sur chacune : environ racine de 2 fois 3 points, un peu plus de 4 points. Une baisse de 3 points n'est pas significative au seuil habituel.
Étape 4. Pour le sous-groupe de 250 personnes, la marge est d'environ 6 points sur chaque taux et 9 points sur l'écart. La baisse de 10 points est significative, mais de justesse. Et quand on examine de nombreux sous-groupes, certains franchissent le seuil par simple hasard.
Étape 5. Réserves hors calcul : si les enquêtes sont faites par quotas, ces marges ne sont qu'indicatives. Un changement de formulation entre les deux vagues rendrait la comparaison impossible.
piège : Appliquer la marge d'un niveau à un écart, et oublier que les sous-échantillons sont beaucoup moins précis.
Sujet 7. Les traces numériques renouvellent-elles l'enquête sociologique ?
Classiques de khôlle et concours · Khôlle
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Un, elles apportent beaucoup : des comportements effectifs et non déclarés, observés en temps réel, de très grands volumes et les réseaux de relations.
Deux, leurs limites sont importantes. Le biais de sélection demeure, comme le rappelle le Literary Digest. Les catégories sont définies par les plateformes, l'accès reste instable, et le sens des traces est incertain : un « j'aime » n'est pas une adhésion. Le RGPD exige en outre une base légale, pas forcément le consentement, et des garanties comme la pseudonymisation.
Trois, elles valent surtout articulées avec d'autres méthodes : appariement avec des enquêtes représentatives, ethnographie en ligne, interprétation guidée par des hypothèses théoriques. Les données ne parlent pas seules.
Sujet 2. Méthodes quantitatives et qualitatives s'opposent-elles ?
Autres exercices · Dissertation
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I. L'opposition repose sur des postulats différents : expliquer par des causes ou comprendre le sens visé, viser la représentativité ou la saturation, déduire ou induire. Blumer critique la sociologie des variables, qui traite les acteurs comme de simples points de passage entre des facteurs.
II. La pratique dément cette opposition. Marienthal mêle mesures, observation et entretiens. La Distinction associe questionnaire et entretiens. Weber mobilise des statistiques et Durkheim interprète le sens de l'intégration. Les entretiens exploratoires servent couramment à construire les questionnaires.
III. Les deux familles répondent à des questions différentes. Le quantitatif généralise des distributions, le qualitatif des mécanismes. Leur différence porte sur le type de généralisation, pas sur la scientificité. Le choix dépend de l'objet, et la triangulation renforce les deux.
Sujet 5. Le sociologue peut-il être neutre ?
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I. La neutralité est une exigence fondatrice. Durkheim demande de rompre avec les prénotions. Weber distingue le rapport aux valeurs, qui oriente le choix de l'objet, et le jugement de valeur, exclu de la démonstration.
II. Une neutralité totale est hors d'atteinte. Le chercheur occupe une position sociale. Ses catégories sont chargées de sens, comme pauvreté, origine ou exclusion. La relation d'enquête produit des effets, et l'observation participante expose à une trop grande familiarité avec le terrain.
III. L'objectivité s'obtient par des procédures plutôt que par une posture : réflexivité selon Bourdieu, publication des méthodes et des données pour le contrôle par les pairs, restitution aux enquêtés. La neutralité est moins un état qu'un travail.
Sujet 8. Ce que la sociologie emprunte aux autres sciences sociales
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I. L'ethnologie lui a donné l'enquête de terrain. Malinowski en fixe la norme, Mauss propose un schème d'analyse transposable. Whyte et Goffman appliquent le regard ethnographique à leur propre société.
II. La science politique et l'économie lui ont apporté la mesure et l'expérimentation : panel de Lazarsfeld, sondages, modélisation statistique, essais randomisés de Duflo et Banerjee. Limite : ces résultats restent locaux, et leur validité hors du terrain étudié se discute.
III. L'histoire lui a apporté les archives et la longue durée. Thomas et Znaniecki travaillent sur des documents personnels, Elias sur la longue durée. Desrosières et Boltanski montrent la genèse historique des catégories.
Conclusion : les disciplines se distinguent par leurs questions plus que par leurs outils. Celle de la sociologie reste le rapport entre individu et société.
Erreurs fréquentes
- Croire qu'un gros échantillon est forcément représentatif. La taille réduit l'erreur aléatoire, pas le biais de sélection.
- Présenter la marge d'erreur d'un sondage par quotas comme exacte, ou croire qu'elle couvre les biais de formulation et de non-réponse. Elle ne mesure que l'aléa du tirage.
- Conclure à la causalité à partir d'une corrélation, ou croire qu'un contrôle statistique la prouve. Il élimine seulement les variables tierces mesurées.
- Confondre pourcentage en ligne et en colonne, ou points et pourcentages. Passer de 40 à 50 % représente une hausse de 10 points, soit une hausse de 25 %.
- Opposer un Durkheim purement quantitatif à un Weber purement qualitatif. Les deux ont croisé les registres, et la copie qui le montre se distingue.
Fiche rédigée à partir du programme officiel d'ESH (2021), module 1, partie 1.3 « Les fondements de la sociologie », point 1.3.2. Elle montre que les méthodes de la sociologie sont multiples, qualitatives et quantitatives, et que les outils d'enquête opèrent des rapprochements avec l'ethnologie, la science politique, l'économie et l'histoire, toujours à partir du thème individu et société.