La fiche de cours
Résumé en cinq points
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La justice sociale n’a pas de définition unique, elle dépend d’une conception préalable de l’égalité, formelle, des chances ou des situations, et du partage entre justice commutative et justice distributive.
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Les inégalités se mesurent par les déciles, la courbe de Lorenz, l’indice de Gini et la part du centile supérieur, chaque indicateur ayant ses angles morts, et le patrimoine est toujours bien plus concentré que le revenu.
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La pauvreté se définit de façon relative, absolue ou par les conditions de vie, et l’exclusion, analysée par Paugam et Castel, désigne un processus de rupture des liens sociaux irréductible au seul revenu.
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Les grandes théories s’ordonnent en utilitarisme, libertarisme de Nozick, libéralisme égalitaire de Rawls, approche par les capabilités de Sen et pluralisme des sphères de Walzer, chacune induisant une politique différente.
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L’intervention publique se légitime à la fois par des arguments de justice et par des arguments d’efficacité, défaillance de l’assurance privée, biens tutélaires, capital humain, l’arbitrage entre équité et efficacité étant aujourd’hui jugé moins évident qu’à l’époque d’Okun.
Pourquoi ce chapitre
Ce chapitre ouvre la partie consacrée aux politiques sociales et lui fournit ses fondements. Avant de discuter les instruments de lutte contre les inégalités et les modèles d’État-providence, il faut savoir au nom de quoi on redistribue. La réponse n’est pas technique, elle est philosophique et politique, et elle commande la forme concrète des politiques.
C’est le chapitre le plus théorique du module 4, et aussi le plus discriminant. Un candidat qui maîtrise Rawls, Nozick et Sen, et qui sait relier chaque conception à un instrument de politique publique, se distingue immédiatement.
Il couvre les sujets sur la justice sociale, l’égalité des chances, la pauvreté, l’exclusion, et le rapport entre efficacité économique et équité. En colle, il faut savoir distinguer avec précision égalité et équité, définir la pauvreté de trois manières différentes, et exposer le principe de différence de Rawls sans le déformer.
Notions et mécanismes
La justice sociale désigne la manière dont une société juge acceptable la répartition des revenus, des patrimoines, des positions et des chances. Aristote distinguait déjà la justice commutative, qui porte sur l’équivalence dans l’échange entre deux parties, et la justice distributive, qui porte sur la répartition des biens communs selon un critère de mérite ou de besoin. Cette distinction reste opératoire, la première légitime le marché, la seconde la redistribution.
Trois conceptions de l’égalité doivent être distinguées avec rigueur. L’égalité des droits, ou égalité formelle, exige que la loi s’applique identiquement à tous. L’égalité des chances exige que la position sociale finale ne dépende pas de l’origine sociale, ce qui suppose de corriger les inégalités de départ. L’égalité des situations, ou égalité des résultats, vise directement la réduction des écarts de revenus et de conditions. La plupart des politiques contemporaines se réclament de la deuxième, mais l’atteindre suppose en pratique d’agir sur la troisième, puisque des écarts de situation trop importants se transmettent aux enfants.
L’équité ne se confond pas avec l’égalité. Elle consiste à traiter différemment des situations différentes, ce qui peut justifier des transferts ciblés, une fiscalité progressive ou des politiques territoriales différenciées. La discrimination positive en est la forme la plus contestée, puisqu’elle traite inégalement des individus pour corriger une inégalité antérieure.
Les inégalités doivent être qualifiées avant d’être mesurées. Une inégalité de revenu n’est pas une inégalité de patrimoine, laquelle est toujours beaucoup plus concentrée. S’y ajoutent les inégalités d’accès, à la santé, à l’éducation, au logement, et les inégalités de traitement liées au sexe, à l’origine ou au lieu de résidence.
Les instruments de mesure sont exigibles. Les déciles partagent la population en dix groupes égaux, et le rapport interdécile compare le niveau de vie plancher des 10 % les plus aisés à celui plafond des 10 % les plus modestes. La courbe de Lorenz représente la part cumulée du revenu total détenue par la part cumulée de la population ordonnée par revenu croissant, l’écart à la diagonale mesurant l’inégalité. L’indice de Gini est le double de l’aire comprise entre la courbe de Lorenz et la diagonale, compris entre 0, égalité parfaite, et 1, concentration totale. Il est commode mais peu sensible aux extrémités de la distribution, ce qui justifie de lui adjoindre la part du revenu détenue par le centile supérieur, indicateur popularisé par les travaux sur les hauts revenus.
La pauvreté se définit de trois manières, et confondre ces définitions est une faute fréquente. La pauvreté monétaire relative, retenue en Europe, fixe le seuil à 60 % du niveau de vie médian, ce qui en fait une mesure d’écart à la norme sociale plus qu’une mesure de dénuement. La pauvreté absolue, retenue par la Banque mondiale, fixe un seuil de consommation exprimé en parité de pouvoir d’achat, relevé à plusieurs reprises. La pauvreté en conditions de vie, ou privation matérielle, recense des difficultés concrètes, impossibilité de chauffer son logement, de remplacer des meubles usagés, de partir en vacances. Une croissance uniforme des revenus ne modifie pas la pauvreté relative mais réduit les deux autres.
L’exclusion sociale dépasse la pauvreté monétaire. Serge Paugam décrit un processus de disqualification sociale, fait d’étapes successives de fragilisation, de dépendance à l’assistance et d’intériorisation d’un statut dévalorisé. Robert Castel parle de désaffiliation, rupture progressive des liens qui rattachaient l’individu au travail et à la sociabilité, avec une zone intermédiaire de vulnérabilité qui précède la marginalité.
La légitimation de l’intervention publique repose enfin sur des arguments proprement économiques, qui viennent compléter les arguments de justice. Le marché de l’assurance privée est défaillant pour les risques majeurs, en raison de l’antisélection, les moins risqués se retirant d’un contrat dont le prix reflète le risque moyen, et de l’aléa moral. Certains biens sont dits tutélaires, la collectivité juge que leur consommation doit être assurée indépendamment de la volonté ou des moyens individuels, ce qui vaut pour l’éducation et la santé. Enfin, la réduction des inégalités peut avoir un rendement économique, par l’accumulation de capital humain et par le soutien de la demande, les ménages modestes ayant une propension à consommer élevée.
Auteurs et théories de référence
L’utilitarisme, avec Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle et John Stuart Mill au XIXe siècle, juge une situation à la somme des utilités individuelles. Combiné à l’hypothèse d’utilité marginale décroissante du revenu, il fournit un argument puissant en faveur de la redistribution, un euro retiré à un riche coûte moins en utilité qu’il ne rapporte à un pauvre. La limite est connue, ce critère peut justifier de sacrifier une minorité si le total y gagne.
John Rawls, Théorie de la justice, 1971, propose la construction la plus influente. Il imagine des individus délibérant derrière un voile d’ignorance, dans une position originelle où chacun ignore la place qu’il occupera. Il en déduit deux principes hiérarchisés. Le premier garantit à chacun le système le plus étendu de libertés de base compatible avec la même liberté pour autrui. Le second comporte l’égalité équitable des chances dans l’accès aux positions, et le principe de différence, selon lequel les inégalités ne sont justes que si elles améliorent la situation des plus défavorisés. Il s’agit donc d’un critère de maximin, on maximise le sort du plus mal loti, et non d’un égalitarisme strict.
Robert Nozick, Anarchie, État et utopie, 1974, répond directement à Rawls. Sa théorie de l’habilitation est procédurale. Une distribution est juste si elle résulte d’acquisitions initiales légitimes et de transferts librement consentis, quel que soit le résultat. La redistribution fiscale est assimilée à une atteinte à la propriété de soi, et l’État légitime se réduit à ses fonctions régaliennes.
Amartya Sen, notamment dans ses travaux des années 1980 et 1990, déplace la question. Ce qui compte n’est ni l’utilité ni la possession de ressources, mais les capabilités, c’est-à-dire la liberté réelle de choisir entre différents modes de vie. Deux personnes disposant du même revenu n’ont pas les mêmes possibilités si l’une est handicapée ou vit dans un environnement dégradé. Cette approche a directement inspiré l’indicateur de développement humain construit par le Programme des Nations unies pour le développement à partir de 1990.
Ronald Dworkin propose une égalité des ressources qui distingue ce qui relève du choix, dont l’individu doit assumer les conséquences, et ce qui relève de la circonstance subie, qui doit être compensée. John Roemer formalise cette distinction dans une théorie de l’égalité des chances.
Michael Walzer, Sphères de justice, 1983, soutient qu’il n’existe pas un critère unique de justice, mais des biens sociaux distincts dont chacun obéit à son propre principe de distribution, l’injustice majeure consistant à convertir un avantage acquis dans une sphère, l’argent, en avantage dans une autre, la santé ou la représentation politique.
La tradition marxiste situe l’inégalité dans les rapports de production plutôt que dans la distribution, ce qui conduit à juger la redistribution palliative tant que la propriété des moyens de production n’est pas modifiée.
Arthur Okun, 1975, formule la métaphore devenue classique du seau percé. Transférer du revenu des riches vers les pauvres fait perdre une partie du contenu en route, par coût administratif et surtout par désincitation au travail, à l’épargne et à la prise de risque. La société doit donc arbitrer entre égalité et efficacité.
Simon Kuznets, 1955, avait proposé une courbe en cloche, les inégalités augmentant au début de l’industrialisation puis diminuant spontanément avec le développement. Les travaux contemporains, notamment ceux de Thomas Piketty et de l’équipe de la base de données sur les inégalités mondiales, ont invalidé le caractère automatique de cette baisse, en montrant la remontée des inégalités depuis les années 1980 et le rôle des chocs politiques et fiscaux dans la compression des années 1914-1970.
Faits, chiffres et repères historiques
En France, l’indice de Gini des niveaux de vie se situe autour de 0,30 après redistribution, contre environ 0,37 avant transferts et impôts, selon l’INSEE. Le rapport interdécile des niveaux de vie est de l’ordre de 3,5. Ces chiffres placent la France parmi les pays développés relativement égalitaires, aux côtés des pays nordiques dont l’indice de Gini est proche de 0,26, et loin des États-Unis qui dépassent 0,39 selon l’OCDE.
Le taux de pauvreté monétaire français, au seuil de 60 % du niveau de vie médian, se situe dans un ordre de grandeur de 14 à 15 % de la population, l’INSEE ayant mesuré 15,4 % en 2023, niveau le plus élevé depuis le milieu des années 1990, en partie lié à la fin des aides exceptionnelles versées pendant la crise sanitaire. Le seuil correspondant se situe un peu au-dessus de 1 200 euros par mois pour une personne seule.
Le patrimoine est beaucoup plus concentré que le revenu. En France, les 10 % des ménages les mieux dotés détiennent près de la moitié du patrimoine brut selon l’INSEE, et la part du centile supérieur est de l’ordre de 15 %. Cet écart entre concentration des revenus et concentration des patrimoines est un point de comparaison très rentable en dissertation.
À l’échelle mondiale, la pauvreté extrême a fortement reculé. La part de la population mondiale vivant sous le seuil international retenu par la Banque mondiale est passée d’environ 38 % en 1990 à environ 9 % en 2019, avant une remontée liée à la crise sanitaire. Ce recul tient très largement à la croissance chinoise puis indienne. Dans le même temps, les inégalités internes à de nombreux pays ont augmenté, ce qui illustre que la baisse des inégalités entre pays et leur hausse à l’intérieur des pays peuvent coexister.
Historiquement, la longue compression des inégalités entre 1914 et le milieu des années 1970 est attribuée aux destructions des guerres, à l’inflation, à la progressivité fiscale, les taux marginaux supérieurs de l’impôt sur le revenu dépassant 70 %, voire 90 % aux États-Unis dans les années 1950, et au développement de la protection sociale. Le retournement des années 1980 accompagne les baisses de taux marginaux, la dérégulation financière et l’ouverture commerciale.
Débats et controverses
Le premier débat oppose égalité des chances et égalité des situations. Les défenseurs de la première estiment qu’une société juste garantit un départ équitable puis laisse jouer le mérite. Les critiques objectent que l’égalité des chances est inatteignable si les écarts de situation des parents sont trop grands, et qu’elle légitime des inégalités finales très fortes au nom d’une compétition supposée équitable.
Le deuxième débat oppose Rawls et Nozick, et à travers eux une justice évaluée par ses résultats et une justice évaluée par ses procédures. Il se traduit directement en politique publique, impôt progressif et transferts contre réduction de l’État à ses fonctions régaliennes.
Le troisième débat porte sur l’arbitrage entre équité et efficacité. La position d’Okun a longtemps dominé. Des travaux plus récents, notamment un document de recherche du Fonds monétaire international publié en 2014 par Jonathan Ostry, Andrew Berg et Charalambos Tsangarides, et des publications de l’OCDE, concluent qu’au-delà d’un certain niveau les inégalités nuisent à la croissance, par sous-investissement en capital humain et par instabilité sociale et financière. L’arbitrage n’est donc pas toujours un arbitrage, mais la conclusion dépend du niveau de départ et des instruments utilisés.
Le quatrième débat porte sur la mesure. La pauvreté relative est critiquée pour son caractère mécanique, un pays où tous les revenus doublent garde le même taux. La pauvreté absolue est critiquée pour l’arbitraire de son seuil et son inadaptation aux pays riches. La solution pratique est de croiser les trois approches.
Le cinquième débat porte sur la nature de la solidarité. Une conception assurantielle fonde les droits sur la contribution antérieure, une conception assistancielle les fonde sur le besoin constaté, une conception universaliste sur la seule qualité de citoyen. Ces trois logiques coexistent dans la plupart des systèmes réels et produisent des tensions permanentes, notamment sur la question du non-recours et sur celle du contrôle des bénéficiaires.
Ce qu’il faut savoir mobiliser en dissertation
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La distinction en trois temps entre égalité des droits, égalité des chances et égalité des situations. Elle fournit à elle seule un plan pour presque tout sujet sur l’égalité.
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Un plan type sur la justice sociale. Une justice pensée comme procédure et respect des libertés, une justice pensée comme correction des situations les plus défavorables, une justice pensée comme extension des libertés réelles avec Sen, qui dépasse l’opposition précédente.
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Les trois définitions de la pauvreté, avec leurs conséquences pratiques opposées sur le diagnostic. C’est un outil de nuance immédiatement valorisé.
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Les quatre auteurs incontournables, Rawls, Nozick, Sen et Walzer, chacun rattaché à un instrument de politique publique concret.
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Les chiffres clés, indice de Gini français d’environ 0,30 après redistribution contre 0,37 avant, rapport interdécile de l’ordre de 3,5, taux de pauvreté de l’ordre de 14 à 15 %, patrimoine détenu à près de la moitié par les 10 % les mieux dotés, pauvreté extrême mondiale passée d’environ 38 % en 1990 à environ 9 % en 2019.
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L’articulation historique, compression des inégalités de 1914 aux années 1970, remontée depuis les années 1980, avec le rôle des politiques fiscales, ce qui permet de réfuter l’idée d’une évolution automatique à la Kuznets.
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Les pièges. Ne pas confondre égalité et équité. Ne pas réduire Rawls à un égalitariste, son principe de différence autorise des inégalités. Ne pas présenter l’arbitrage efficacité-équité comme un fait établi, il est discuté. Ne pas confondre pauvreté et exclusion, la seconde est un processus relationnel.
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Une ouverture, la question de la justice intergénérationnelle et environnementale, qui prolonge Rawls puisque le voile d’ignorance peut être étendu aux générations futures et pose la question du taux d’actualisation dans les politiques climatiques.
Méthodes et exercices
Notions et mécanismes clés
- Justice procédurale : une répartition est juste si les règles qui l'ont produite sont justes. Justice conséquentialiste : on juge l'état final de la répartition.
- Optimum de Pareto : situation où l'on ne peut améliorer le sort de personne sans dégrader celui d'un autre. Ce critère ne dit rien de la répartition, et une allocation très inégale peut être optimale.
- Second théorème de l'économie du bien-être : sous des hypothèses fortes, notamment la convexité et l'absence d'externalités, tout optimum de Pareto peut être atteint par le marché après des transferts forfaitaires des dotations initiales.
- Fonction de bien-être social : règle qui agrège les situations individuelles. Utilitariste, on fait la somme. Rawlsienne, on retient le minimum. Les formes intermédiaires pondèrent davantage les plus modestes.
- Aversion à l'inégalité : poids qu'une société accorde aux plus modestes. L'indice d'Atkinson, 1970, la rend explicite par un paramètre choisi par l'observateur.
- Biens premiers sociaux : ce que tout individu rationnel désire, quel que soit son projet de vie. Rawls cite les libertés, les opportunités, le revenu, la richesse et les bases sociales du respect de soi.
- Priorité lexicale : chez Rawls, on ne sacrifie jamais une liberté de base pour un gain économique, et l'égalité équitable des chances passe avant le principe de différence.
- Fonctionnements et capabilités : chez Sen, un fonctionnement est ce qu'une personne fait ou est, par exemple être nourri ou lire. La capabilité est l'ensemble des fonctionnements qui lui sont accessibles.
- Méritocratie : attribution des positions selon le talent et l'effort. Le terme est forgé par Michael Young en 1958, dans une intention satirique.
- Élasticité intergénérationnelle des revenus : part de l'écart de revenu des parents qui se retrouve chez les enfants. Plus elle est forte, plus la mobilité est faible.
- Intensité de la pauvreté : écart entre le niveau de vie médian des pauvres et le seuil. Taux de pauvreté ancré dans le temps : seuil fixé une année donnée puis seulement corrigé de l'inflation.
- Non-recours : situation d'une personne éligible à une prestation qui ne la perçoit pas.
- Redistribution verticale : des ménages aisés vers les ménages modestes. Redistribution horizontale : entre catégories exposées à des risques différents, des bien-portants vers les malades par exemple.
- Solidarisme : doctrine de Léon Bourgeois, 1896. Chacun hérite d'un capital social accumulé et contracte une dette envers la société, un quasi-contrat qui fonde l'obligation de contribuer.
Chaînes de raisonnement
Pourquoi l'efficacité du marché ne tranche pas la question de la justice. Le premier théorème du bien-être montre que la concurrence mène à un optimum de Pareto, mais il existe une infinité d'optimums, un par répartition initiale. Le second théorème dit qu'on peut choisir l'optimum voulu par des transferts forfaitaires, qui ne dépendent pas des comportements. Or de tels transferts sont impossibles en pratique, tout impôt réel porte sur une base qui réagit, et c'est de là que viennent le seau percé d'Okun et la théorie de la fiscalité optimale de James Mirrlees, 1971.
Pourquoi le voile d'ignorance mène Rawls au maximin. Derrière le voile, on ignore sa place, ses talents et même ses préférences face au risque. Le choix porte sur la structure de base de toute une vie et les pires issues sont inacceptables, donc Rawls juge rationnel de se prémunir contre la pire position. John Harsanyi objecte que des agents rationnels maximiseraient leur utilité espérée, ce qui ramène à l'utilitarisme, et le débat porte donc sur l'aversion au risque prêtée aux contractants.
Pourquoi Nozick refuse toute redistribution selon les résultats. Partons de la répartition que l'on juge la plus juste. Des milliers de spectateurs versent librement une petite somme pour voir jouer un basketteur célèbre, c'est l'exemple de Wilt Chamberlain, et la répartition devient inégale sans qu'aucune injustice ait été commise. Maintenir un modèle de répartition exige donc d'interdire ou de corriger sans cesse des échanges libres, d'où la formule selon laquelle la liberté bouleverse les modèles. Nozick admet pourtant un principe de rectification des injustices passées, point à signaler pour nuancer.
Pourquoi l'égalité des chances bute sur l'égalité des situations. Les parents transmettent du patrimoine, du capital culturel et des réseaux, et ces ressources croissent avec leur position. Quand les écarts de situation s'élargissent, l'enjeu de la compétition scolaire grandit et les familles aisées y investissent davantage. La courbe dite de Gatsby le constate : les pays les plus inégaux ont la plus forte élasticité intergénérationnelle des revenus.
Pourquoi les inégalités peuvent freiner la croissance. Si le crédit est rationné, les enfants modestes et talentueux sous-investissent dans leur formation, et le capital humain de l'économie est sous-optimal. Des inégalités fortes nourrissent aussi l'endettement des ménages modestes, la défiance et l'instabilité politique, qui découragent l'investissement. Il y a donc un niveau à partir duquel réduire les inégalités sert l'efficacité, mais ce niveau et l'instrument choisi restent discutés.
Pourquoi l'assurance privée ne suffit pas. L'assureur ne distingue pas les risques, il fixe une prime moyenne, les bons risques la jugent trop chère et partent, ce qui relève la prime et chasse les suivants. C'est la spirale décrite par George Akerlof en 1970 et formalisée par Rothschild et Stiglitz en 1976. S'y ajoutent les risques corrélés, comme le chômage de masse, et les risques connus d'avance, comme la maladie chronique, que le marché refuse d'assurer. L'affiliation obligatoire règle l'antisélection et, avec des cotisations indépendantes du risque, la couverture des risques connus d'avance. Les risques corrélés exigent en outre la garantie de l'État, qui peut étaler le choc dans le temps par l'emprunt.
Comment la question sociale du XIXe siècle a fondé l'État social. La charité et la responsabilité individuelle ne répondent pas à la misère ouvrière, car l'accident du travail n'est la faute de personne. La loi de 1898 sur les accidents du travail substitue à la faute la notion de risque professionnel, porté collectivement. François Ewald y voit le passage d'une société de responsabilité à une société assurantielle. La France rejoint ainsi le mouvement ouvert en Allemagne par les assurances sociales de Bismarck dans les années 1880, que Beveridge élargira en 1942 à une couverture universelle.
Exemples et références à connaître
- Friedrich Hayek, Le Mirage de la justice sociale, 1976 : le marché est un ordre spontané sans auteur, ses résultats ne sont ni justes ni injustes. C'est l'adversaire à opposer à Rawls, à côté de Nozick.
- John Harsanyi, critique utilitariste du maximin : elle montre que le voile d'ignorance ne conduit pas nécessairement à Rawls.
- Amartya Sen, conférence « L'égalité de quoi ? », 1979, et Poverty and Famines, 1981 : des famines surviennent sans baisse de la production alimentaire, par effondrement des droits d'accès. C'est l'exemple qui montre que la ressource disponible ne suffit pas.
- Richard Musgrave, 1959, qui forge la notion de biens tutélaires, et Kenneth Arrow, 1963, sur les défaillances du marché de la santé.
- Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron, Les Héritiers, 1964 : l'école convertit un héritage culturel en mérite apparent. Michael Sandel, La Tyrannie du mérite, 2020, prolonge la critique.
- François Dubet, Les Places et les chances, 2010 : réduire l'écart entre les places est la condition de l'égalité des chances. Pierre Rosanvallon, La Société des égaux, 2011.
- Alan Krueger, 2012, qui nomme la courbe de Gatsby à partir des données de Miles Corak. Raj Chetty et ses coauteurs montrent qu'aux États-Unis la part des enfants gagnant plus que leurs parents passe d'environ 90 % pour la génération née en 1940 à environ la moitié pour celle née en 1980.
- Richard Wilkinson et Kate Pickett, 2009 : les pays riches les plus inégaux cumulent de moins bons indicateurs de santé et de confiance. Leurs corrélations sont discutées, il faut le dire.
- Textes fondateurs : Déclaration de 1789, article premier, les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune. Préambule de 1946, alinéa 11, droit à des moyens convenables d'existence pour qui ne peut travailler.
- Ordres de grandeur : non-recours au RSA d'environ un tiers des foyers éligibles selon la DREES. En France, l'écart entre ménages aisés et modestes est divisé par plus de deux par les impôts et les transferts.
Techniques
Lire une courbe de Lorenz et calculer un Gini
Réflexe. Vérifier la variable, revenu primaire, revenu disponible ou niveau de vie par unité de consommation. Lire un point de la courbe, puis situer les courbes les unes par rapport aux autres. Si deux courbes se croisent, aucune distribution n'est plus égale que l'autre sans critère supplémentaire.
Mini-exemple. Cinq individus gagnent 1, 2, 3, 4 et 10, soit 20 au total. Parts cumulées : 5 %, 15 %, 30 %, 50 %, 100 %. L'aire sous la courbe, calculée par trapèzes de largeur un cinquième, vaut 0,30. L'aire entre la diagonale et la courbe vaut donc 0,5 moins 0,30, soit 0,20, et l'indice de Gini est le double, soit 0,40. À dire à l'oral : avec cinq individus, le Gini ne peut dépasser 0,8.
Confronter des critères de justice sur un tableau
Réflexe. Classer les situations selon chaque critère avant de conclure. C'est la meilleure façon de montrer que Rawls n'est pas égalitariste.
Mini-exemple. Trois sociétés de trois personnes. A : 10, 10, 10. B : 12, 20, 40. C : 8, 30, 50. Un égalitariste strict choisit A. Un utilitariste à utilité linéaire choisit C, dont le total vaut 88. Rawls choisit B, car le plus mal loti y a 12. L'inégalité de B est juste au sens de Rawls, puisqu'elle profite au plus défavorisé.
Raisonner sur un seuil relatif
Réflexe. Un seuil relatif suit la médiane. Toute variation qui touche tous les revenus dans la même proportion laisse le taux inchangé.
Mini-exemple. Médiane de 2 000 euros, seuil de 1 200. Un ménage à 1 100 euros est pauvre. Tous les revenus augmentent de 10 %. La médiane passe à 2 200, le seuil à 1 320, le ménage à 1 210 : il reste pauvre et le taux ne bouge pas. Avec un seuil ancré à 1 200 euros constants, il sort de la pauvreté.
Relier chaque conception à un instrument
Schéma bilan à reproduire en conclusion de partie. Nozick : État minimal, pas d'impôt redistributif, rectification des spoliations. Utilitarisme : impôt progressif justifié par l'utilité marginale décroissante, limité par les désincitations. Rawls : libertés garanties, éducation et lutte contre les discriminations, puis transferts tant qu'ils améliorent le sort des plus modestes. Dworkin et Roemer : compensation des circonstances, pas des choix. Sen : services publics, santé, éducation, accessibilité. Walzer : étanchéité des sphères, gratuité de la santé et encadrement du financement politique.
Construire la problématique
Réflexe. Dans un sujet de ce chapitre, distinguer « juste », « légitime » et « efficace ». Une intervention peut être légitime pour des raisons d'efficacité sans être exigée par la justice, et inversement. La problématique naît souvent de cet écart.
Sujets classiques traités
Choisis ton niveau. Difficulté indicative ; les exercices qui se suivent restent dans l'ordre.
Sujet 4. Pauvreté et exclusion
Classiques de khôlle et concours · Khôlle
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Plan attendu. Un, distinguer, la pauvreté est un état mesuré par un seuil, l'exclusion est un processus relationnel, Paugam et Castel. Deux, articuler, la pauvreté prolongée conduit à la disqualification, mais on peut être pauvre et intégré, par exemple un étudiant, ou exclu sans être pauvre au sens monétaire, par exemple un retraité isolé. Trois, les conséquences pour l'action publique : le revenu minimum ne suffit pas, d'où l'accompagnement et l'insertion. Le non-recours, qui touche environ un tiers des foyers éligibles au RSA, montre que l'exclusion éloigne aussi des droits. Citer Sen, pauvreté comme privation de capabilités.
Sujet 5. La redistribution est-elle légitime ?
Classiques de khôlle et concours · Khôlle
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Plan attendu. Un, les arguments de justice : utilitarisme, Rawls, Dworkin, et le quasi-contrat de Bourgeois. Deux, les objections : Nozick et la propriété de soi, Hayek et le mirage, Okun et le seau percé. Trois, les arguments d'efficacité qui rendent la redistribution légitime même pour un libéral : défaillances de l'assurance, biens tutélaires, capital humain. Conclure sur le Préambule de 1946, qui fait de la solidarité une norme constitutionnelle en France.
Sujet 7. Pourquoi l'État intervient-il dans la couverture des risques sociaux ?
Classiques de khôlle et concours · Khôlle
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Plan attendu. Un, les défaillances du marché : antisélection, Akerlof, Rothschild et Stiglitz, risques corrélés, risques connus d'avance. Deux, la justice : couverture selon le besoin et non selon le risque, redistribution horizontale et verticale. Trois, l'histoire : Bismarck dans les années 1880, risque professionnel en France en 1898, Beveridge en 1942. Ouvrir sur les trois logiques assurantielle, assistancielle et universaliste, développées au chapitre sur l'État-providence.
Sujet 1. Une société juste doit-elle être une société égalitaire ?
Autres exercices · Dissertation, type sujet ESCP
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Accroche : l'article premier de 1789 admet des distinctions sociales, pourvu qu'elles servent l'utilité commune. Problématique : quelles inégalités une société juste peut-elle tolérer, et à quelles conditions.
I. La justice exige une égalité de base. Égalité des droits, héritage de Tocqueville et de l'égalisation des conditions. Le premier principe de Rawls et sa priorité lexicale. Argument utilitariste de l'utilité marginale décroissante.
II. Mais elle tolère, voire exige, certaines inégalités. Nozick et Hayek, justice procédurale. Rawls lui-même, maximin et non égalitarisme, avec le tableau des trois sociétés. Dworkin, les choix doivent peser sur les résultats. Okun, un coût d'efficacité.
III. La vraie question est celle de l'égalité de quoi. Sen déplace le débat vers les capabilités, Walzer vers les sphères. Dubet, réduire l'écart des places pour rendre les chances réelles. Conclure sur la pluralité des égalités.
Sujet 2. Faut-il choisir entre efficacité économique et justice sociale ?
Autres exercices · Dissertation, type sujet Ecricome
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Accroche : les taux marginaux supérieurs à plus de 70 % des Trente Glorieuses ont coïncidé avec une croissance rapide. Problématique : l'arbitrage d'Okun est-il une loi ou dépend-il du niveau des inégalités et des instruments.
I. Un arbitrage fondé en théorie. Transferts forfaitaires impossibles, désincitations, Mirrlees. Aléa moral de l'assurance sociale. Trappes à inactivité, qui annoncent le chapitre sur les instruments.
II. Des complémentarités établies. Capital humain et contraintes de crédit, propension à consommer, défaillances assurantielles corrigées par l'obligation. Travaux du FMI et de l'OCDE sur l'effet des inégalités sur la croissance.
III. Un arbitrage qui dépend des instruments. L'éducation précoce et la santé sont peu désincitatives, les minima sociaux mal calibrés le sont davantage. L'histoire l'illustre : le débat s'est déplacé après 1980 vers l'activation et l'investissement social.
Sujet 3. L'égalité des chances est-elle une conception suffisante de la justice sociale ?
Autres exercices · Dissertation
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Problématique : une compétition équitable suffit-elle à rendre justes ses résultats.
I. Un idéal puissant et consensuel. Rawls, égalité équitable des chances. Roemer, séparer effort et circonstances. Il concilie liberté et justice, et oriente vers l'école et la lutte contre les discriminations.
II. Un idéal difficile à atteindre. Bourdieu et Passeron, héritage converti en mérite. Courbe de Gatsby, Chetty. Les inégalités de situation se transmettent.
III. Un idéal insuffisant même atteint. Young et Sandel, la méritocratie légitime le mépris des perdants. Le talent lui-même est une circonstance non choisie, argument de Rawls. D'où la nécessité d'un plancher de situations, Dubet et Rosanvallon.
Sujet 6. Analyse de documents : deux courbes de Lorenz, avant et après redistribution
Autres exercices · Analyse de documents
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Démarche attendue. Un, présenter : source, variable, unité de consommation, année, champ. Deux, décrire : la courbe après redistribution est plus proche de la diagonale, lire la part détenue par la moitié la plus modeste avant et après, donner le Gini, environ 0,37 puis 0,30. Trois, interpréter : effet des prestations et de l'impôt progressif, en signalant que les prestations y contribuent généralement davantage que les prélèvements. Quatre, limiter : les services publics en nature, les patrimoines et la mobilité n'apparaissent pas, et le Gini est peu sensible aux extrémités.
Erreurs fréquentes
- Présenter l'optimum de Pareto comme un critère de justice. Il ne dit rien de la répartition et laisse entier le choix entre optimums.
- Faire de Rawls un égalitariste strict ou de Nozick un anarchiste. Rawls accepte les inégalités qui profitent aux plus modestes. Nozick défend l'État minimal contre les anarchistes et admet la rectification.
- Réduire Sen à l'IDH. L'indicateur n'est qu'une application partielle, le cœur de l'apport est la question « égalité de quoi » et la notion de capabilité.
- Écrire qu'une croissance forte réduit la pauvreté sans préciser la définition. Une croissance qui augmente aussi les revenus des ménages modestes réduit la pauvreté absolue et la pauvreté ancrée. Une croissance uniforme laisse la pauvreté relative inchangée. Une croissance concentrée sur les hauts revenus peut même l'augmenter.
- Traiter la courbe de Kuznets ou l'arbitrage d'Okun comme des lois. Ce sont des hypothèses, contredites par la remontée des inégalités depuis 1980 et discutées par les travaux récents.
- Donner un chiffre sans source, sans année ni définition, ou écrire un Gini de 30 sans préciser l'échelle.
Cette fiche couvre le point 4.3.1 du programme officiel, dans le module 4 « Déséquilibres, régulation et action publique », partie 4.3 « Les politiques sociales ».