La fiche de cours
Résumé en cinq points
- Classer, c'est créer des groupes, ce qui suppose un objectif et un choix de caractères, et il existe des classifications utilitaires, fonctionnelles et phylogénétiques dont les domaines de validité diffèrent.
- Seules les ressemblances héritées d'un ancêtre commun, les homologies, sont informatives, les homoplasies dues à une convergence ou à une réversion étant trompeuses.
- Seule une apomorphie partagée, ou synapomorphie, permet de regrouper des taxons, une symplésiomorphie n'apportant aucune information de regroupement.
- Un groupe monophylétique contient un ancêtre et tous ses descendants, un groupe paraphylétique en exclut certains, un groupe polyphylétique repose sur une homoplasie, et seule la monophylie est valide en phylogénie.
- La parcimonie retient l'arbre exigeant le moins de changements évolutifs, au titre de l'économie des hypothèses, d'autres méthodes s'appuyant sur des modèles probabilistes comme le maximum de vraisemblance.
Pourquoi ce chapitre
Classer n'est pas décrire. Ranger les organismes en groupes suppose de choisir un critère, et ce choix engage une théorie. Ce chapitre est donc à la fois un chapitre de méthode et un chapitre de réflexion sur la nature du savoir scientifique.
Il s'appuie sur tout ce qui précède. Les caractères utilisés pour classer viennent de l'étude des organismes, de leur anatomie, de leur développement, de leur biochimie, et désormais surtout de leurs génomes, ce qui réinvestit directement les techniques de séquençage et d'alignement. Il prépare la deuxième année, où l'on passe de la construction des arbres à leur exploitation pour bâtir des scénarios évolutifs.
Le programme demande explicitement une prise de recul. Il s'agit d'accéder au caractère provisoire et réfutable des savoirs scientifiques, les phylogénies ayant beaucoup changé au cours de l'histoire des sciences, à leur ancrage théorique, la classification phylogénétique n'ayant de sens que dans le cadre de la théorie de l'évolution, et à leur dépendance aux techniques disponibles.
Il demande enfin d'éviter deux travers. Le finalisme, qui consiste à dire qu'un caractère est apparu pour remplir une fonction. Et le fixisme, dont les formes usuelles sont l'idée de fossile vivant, d'organisme primitif, ou d'espèce immuable.
Notions et mécanismes
Classer et trier
Il faut d'abord distinguer deux opérations souvent confondues.
Classer consiste à créer des groupes, des taxons, et à organiser les relations entre eux. C'est une opération de construction, qui produit une hypothèse.
Trier consiste à ranger des individus dans des catégories déjà définies. C'est ce que l'on fait avec une clé de détermination sur le terrain. Une clé de détermination utilise des caractères pratiques et facilement observables, qui n'ont aucune raison d'être des caractères informatifs sur la parenté.
Une clé n'est donc pas une classification, et on ne peut rien conclure d'une clé sur l'histoire évolutive des organismes.
Les types de classification
Plusieurs types de classification coexistent en biologie, selon l'objectif poursuivi.
Une classification utilitaire regroupe les organismes selon l'usage qu'en fait l'être humain. Plantes médicinales, plantes fourragères, poissons de consommation. Elle est parfaitement légitime dans son domaine et sans valeur phylogénétique.
Une classification fonctionnelle, écologique ou physiologique, regroupe les organismes selon le rôle qu'ils tiennent ou selon un mode de vie. Les groupes fonctionnels d'un écosystème, les organismes photolithotrophes, les arbres, en sont des exemples. Ces groupes sont le plus souvent polyphylétiques et restent utiles pour raisonner sur le fonctionnement d'un écosystème.
Une classification phylogénétique cherche à refléter les relations de parenté évolutive. C'est celle qui est utilisée en systématique.
Ces classifications s'appuient sur des caractères de nature variée, fonctionnels, morphologiques, anatomiques, embryologiques pour les pluricellulaires, biochimiques ou moléculaires. Ces derniers sont en plein essor grâce aux outils de la biologie moléculaire et de la bioinformatique, car ils fournissent un très grand nombre de caractères comparables entre organismes très éloignés.
Homologie et homoplasie
Toute classification utilise la ressemblance. Mais toutes les ressemblances n'ont pas la même origine, et c'est le point central du chapitre.
Une homologie est une ressemblance héritée d'un ancêtre commun. Le caractère était présent chez cet ancêtre et s'est transmis à ses descendants. Une homologie est informative sur la parenté.
Une homoplasie est une ressemblance qui n'est pas héritée d'un ancêtre commun. Elle résulte soit d'une convergence, apparition indépendante d'un même état de caractère dans des lignées différentes, soit d'une réversion, retour à un état antérieur. Une homoplasie est trompeuse.
Les critères classiques pour reconnaître une homologie sont la similitude de position relative dans l'organisme, la similitude d'organisation en éléments et en connexions, et la continuité observée au cours du développement embryonnaire ou dans une série de formes. Au niveau moléculaire, la similitude de séquence sur une grande longueur est le critère principal.
L'exemple classique en anatomie est celui des membres antérieurs des Tétrapodes. Le bras d'un être humain, la nageoire d'un cétacé et l'aile d'une chauve-souris ont des fonctions différentes mais la même organisation en os homologues, disposés dans le même ordre. C'est une homologie. À l'inverse, l'aile d'un oiseau et l'aile d'un insecte assurent la même fonction avec des organisations entièrement différentes. C'est une homoplasie par convergence.
États ancestral et dérivé d'un caractère
Un caractère existe sous différents états. Pour reconstruire une histoire, il faut savoir lequel de ces états est le plus ancien.
L'état ancestral, ou plésiomorphe, est l'état présent chez l'ancêtre du groupe étudié. L'état dérivé, ou apomorphe, est un état apparu plus tard, par transformation de l'état ancestral.
La polarisation d'un caractère, c'est-à-dire la détermination du sens de la transformation, se fait en pratique par la méthode du groupe externe. On ajoute à l'analyse un ou plusieurs taxons dont on sait qu'ils sont extérieurs au groupe étudié, actuels ou fossiles. L'état observé chez le groupe externe est considéré comme l'état ancestral pour le groupe étudié.
Ce vocabulaire se décline ensuite selon le partage.
Une apomorphie partagée par plusieurs taxons est une synapomorphie. C'est le seul type de caractère qui permette de regrouper des taxons, car il signale qu'ils descendent d'un ancêtre commun chez qui la nouveauté est apparue.
Une plésiomorphie partagée est une symplésiomorphie. Elle ne permet aucun regroupement informatif, car elle est simplement héritée de plus loin et peut être présente chez de nombreux taxons qui ne forment pas un groupe naturel. C'est l'erreur la plus fréquente sur ce chapitre.
Une apomorphie propre à un seul taxon est une autapomorphie. Elle caractérise ce taxon mais ne regroupe rien.
Monophylie, paraphylie, polyphylie
Un groupe monophylétique, ou clade, contient un ancêtre commun et la totalité de ses descendants. Sur un arbre, il correspond à une branche que l'on peut détacher d'un seul coup de ciseau. C'est le seul type de groupe valide en classification phylogénétique. Il est défini par une ou plusieurs synapomorphies.
Un groupe paraphylétique contient un ancêtre commun mais pas tous ses descendants. Il est défini par des symplésiomorphies, c'est-à-dire par des caractères anciens, et souvent par l'absence des nouveautés qui caractérisent le groupe exclu. Les Reptiles au sens traditionnel, qui excluent les Oiseaux, en sont l'exemple usuel. Les Poissons, qui excluent les Tétrapodes, en sont un autre.
Un groupe polyphylétique rassemble des taxons dont l'ancêtre commun n'est pas inclus dans le groupe. Il est fondé sur une homoplasie, c'est-à-dire sur une ressemblance apparue plusieurs fois de façon indépendante. Les animaux volants ou les arbres en sont des exemples.
Le programme demande de discuter le maintien en usage de certains groupes non monophylétiques. L'argument est celui du domaine de validité. En phylogénie, seuls les groupes monophylétiques sont recevables. En écologie ou en physiologie, un groupe fonctionnel polyphylétique reste pertinent pour raisonner. Dans la langue courante, un mot comme poisson reste utile. Dire que le groupe des Reptiles est invalide en phylogénie et qu'il reste commode ailleurs n'est pas contradictoire, à condition de préciser dans quel cadre on se place.
Les grandes méthodes de classification
Les classifications phénétiques classent les taxons d'après leur ressemblance globale, sans distinguer homologie et homoplasie, par exemple au moyen de distances génétiques. Elles sont de moins en moins utilisées en taxonomie, précisément parce qu'elles traitent toutes les ressemblances de la même façon.
Les classifications post-darwiniennes cherchent à refléter les parentés évolutives. Parmi elles, les classifications dites évolutionnistes ne retenaient que les homologies mais acceptaient les groupes paraphylétiques, en tenant compte du degré de divergence. Elles ne sont plus utilisées en taxonomie.
Les classifications phylogénétiques, ou cladistiques, ne retiennent que les synapomorphies et ne définissent que des groupes monophylétiques. Ce sont celles qui sont utilisées aujourd'hui.
Le principe de parcimonie
La parcimonie retient, parmi tous les arbres possibles, celui qui maximise la cohérence des caractères, c'est-à-dire celui qui exige le plus petit nombre de changements évolutifs pour rendre compte de la répartition observée des états de caractères.
Sa justification n'est pas que l'évolution serait économe. C'est un principe d'économie des hypothèses, le rasoir d'Occam, appliqué ici. Chaque changement supplémentaire postulé est une hypothèse supplémentaire. À données égales, on retient l'explication qui en demande le moins.
La parcimonie se heurte à une limite. Quand les homoplasies sont nombreuses, l'arbre le plus parcimonieux peut être faux. C'est notamment le cas pour les caractères moléculaires, où le nombre d'états possibles est faible, quatre pour un site nucléotidique, ce qui rend les retours en arrière et les convergences très probables.
D'autres méthodes reposent sur des modèles probabilistes, qui fixent la probabilité des différents changements évolutifs, et retiennent le ou les arbres les plus probables selon le modèle. C'est l'approche du maximum de vraisemblance, dont le programme demande seulement de mentionner l'existence. Aucune méthode de calcul ni aucun test statistique n'est au programme. On peut d'ailleurs présenter la parcimonie comme un cas particulier de cette approche, où tous les changements reçoivent le même poids.
Dans les méthodes probabilistes, les états ancestraux et dérivés ne sont pas fixés au départ. Ils sont reconnus a posteriori, comme un produit de l'analyse.
Exemples et objets de référence
Un cladogramme se lit comme une hypothèse de parenté, pas comme une chronologie ni comme une hiérarchie. Les points à savoir énoncer sont les suivants.
Les nœuds représentent des ancêtres communs hypothétiques, jamais des taxons actuels. Un taxon actuel ne descend pas d'un autre taxon actuel.
L'ordre des taxons aux extrémités des branches n'a pas de signification. On peut faire pivoter un nœud sans changer l'information contenue dans l'arbre. Deux arbres d'apparence différente peuvent être identiques.
Il n'y a ni haut ni bas dans un arbre. La position d'un taxon à une extrémité ne le rend ni plus ancien, ni plus évolué. Tous les taxons actuels ont derrière eux la même durée d'évolution depuis leur ancêtre commun.
Une branche longue ne signifie pas une évolution plus réussie. Selon les représentations, la longueur des branches peut coder du temps, un nombre de changements, ou rien du tout. Il faut lire la légende.
Exemple de matrice à savoir traiter. On dispose de quatre ou cinq taxons de Métazoaires ou d'Embryophytes et d'un groupe externe, et de quelques caractères notés 0 pour l'état ancestral et 1 pour l'état dérivé. Chez les Métazoaires, on utilise couramment des caractères comme la présence d'une symétrie bilatérale, d'un squelette interne, de vertèbres, de quatre membres, d'un amnios. Chez les Embryophytes, on utilise la présence de tissus conducteurs, de graines, de fleurs.
Les alignements de séquences fournissent l'autre type de jeu de données. Chaque position alignée est un caractère, chaque nucléotide ou acide aminé un état. Le nombre de différences entre deux séquences alignées donne une mesure de divergence. Le programme demande de savoir réaliser et exploiter un alignement pour construire un arbre à partir d'une méthode fournie, avec ou sans logiciel dédié.
Ordres de grandeur. Deux séquences protéiques homologues chez des espèces proches peuvent différer de quelques pour cent seulement, alors que deux séquences homologues chez des organismes très éloignés diffèrent beaucoup plus. Les gènes très contraints, comme ceux des ARN ribosomiques, évoluent lentement et servent à comparer des taxons très éloignés. Les séquences peu contraintes évoluent vite et conviennent pour des taxons proches. Choisir le bon marqueur en fonction de l'échelle de comparaison est un raisonnement attendu.
Méthodes et savoir-faire
Construire une phylogénie par parcimonie à partir d'une matrice. La démarche se déroule toujours dans le même ordre.
Première étape, choisir les caractères. Ils doivent être homologues chez tous les taxons comparés, et variables dans l'échantillon. Un caractère présent chez tous ou absent chez tous n'apporte rien.
Deuxième étape, polariser. On utilise le groupe externe pour attribuer l'état 0 à l'état ancestral et l'état 1 à l'état dérivé pour chaque caractère.
Troisième étape, construire la matrice taxons caractères, en lignes les taxons, en colonnes les caractères.
Quatrième étape, regrouper d'abord les taxons partageant le plus grand nombre de synapomorphies, puis les regroupements ainsi formés, de proche en proche.
Cinquième étape, placer les caractères sur les branches de l'arbre. Chaque apparition d'un état dérivé se note par une barre sur la branche correspondante, à l'endroit qui minimise le nombre total de barres.
Sixième étape, compter les pas et comparer. Si plusieurs arbres sont proposés, on compte pour chacun le nombre total de changements et on retient celui qui en demande le moins. En cas d'égalité, on conclut que les données ne permettent pas de trancher.
Repérer les homoplasies sur un arbre. Si un même état dérivé doit être placé deux fois sur des branches distinctes, il s'agit d'une convergence. S'il doit être placé puis retiré, il s'agit d'une réversion. Dans les deux cas, le caractère est en conflit avec les autres, et il faut le signaler explicitement plutôt que de l'effacer.
Identifier la nature d'un groupe sur un arbre. On repère le nœud correspondant à l'ancêtre commun le plus récent des membres du groupe, puis on vérifie si tous les descendants de ce nœud sont dans le groupe. Si oui, le groupe est monophylétique. Si non, il est paraphylétique. Si l'ancêtre commun lui-même n'appartient pas au groupe défini, le groupe est polyphylétique.
Réaliser et exploiter un alignement. On aligne les séquences, on repère les positions variables, on compte les différences deux à deux, et on applique la méthode de construction fournie. Le programme précise que la maîtrise du logiciel n'est pas exigible et que sa fiche technique est fournie.
Ce qu'il faut savoir mobiliser en colle et à l'écrit
- Distinguer classer et trier, et expliquer pourquoi une clé de détermination n'est pas une classification.
- Définir homologie et homoplasie, et justifier qu'une homologie est informative pour la parenté alors qu'une homoplasie est trompeuse.
- Manier sans hésitation le triplet synapomorphie, symplésiomorphie, autapomorphie, et dire lequel seul permet de regrouper.
- Identifier sur un arbre fourni un groupe monophylétique, paraphylétique ou polyphylétique, et justifier chaque réponse par le nœud considéré.
- Construire un cladogramme par parcimonie à partir d'une petite matrice, en explicitant la polarisation par le groupe externe et en plaçant les caractères sur les branches.
- Énoncer le principe de parcimonie comme un principe d'économie des hypothèses, et en donner une limite.
- Discuter le maintien d'un groupe paraphylétique en précisant le domaine de validité où il reste utile.
- Piège fréquent, lire un arbre comme une échelle de progrès, faire descendre un taxon actuel d'un autre taxon actuel, ou regrouper des taxons sur un caractère ancestral partagé.
Méthodes et exercices
Notions et mécanismes clés
- Taxon : groupe d'organismes auquel on donne un nom, quel que soit son rang. Un taxon n'est valide en phylogénie que s'il est monophylétique.
- Caractère et état : un caractère est un attribut comparable entre taxons, par exemple le membre antérieur. Ses états sont les formes qu'il prend, par exemple nageoire ou membre chiridien. On ne compare que des états d'un même caractère homologue.
- Cladogramme : arbre qui représente uniquement l'ordre des divergences. Il ne donne ni les dates ni la quantité de changement.
- Nœud : ancêtre commun hypothétique, jamais un organisme observé.
- Racine : nœud le plus ancien de l'arbre. Seul un groupe externe ou un modèle permet de la placer. Un arbre sans racine ne dit pas qui est ancestral.
- Groupes frères : deux taxons qui partagent un ancêtre commun exclusif. Aucun des deux n'est plus ancien que l'autre.
- Topologie : forme de l'arbre, c'est-à-dire la liste des regroupements. Faire pivoter une branche autour d'un nœud ne change pas la topologie.
- Pas évolutif : un changement d'état sur une branche. La longueur d'un arbre en parcimonie est son nombre total de pas.
- Caractère informatif en parcimonie : caractère dont l'état dérivé est partagé par au moins deux taxons sans l'être par tous. Une autapomorphie coûte un pas sur tous les arbres et ne départage donc rien.
- Saturation : sur une séquence qui évolue vite, un même site a pu changer plusieurs fois. La distance observée sous-estime alors les changements réels.
- Distance génétique : proportion de sites différents entre deux séquences alignées. Elle sert aux méthodes phénétiques.
- Réversion : retour d'une lignée à l'état ancestral. La perte des membres chez les Serpents en est l'exemple usuel.
- Convergence : acquisition indépendante d'un même état dans deux lignées, souvent sous une même contrainte du milieu.
Chaînes de raisonnement
Pourquoi seule une synapomorphie regroupe. Un état dérivé apparaît une fois, chez un ancêtre, puis se transmet à tous ses descendants. Si deux taxons le partagent, l'hypothèse la plus économique est qu'ils descendent de cet ancêtre et de lui seul. Un état ancestral, lui, est hérité d'un ancêtre plus lointain qui a aussi d'autres descendants, donc il ne délimite rien.
Pourquoi les groupes traditionnels sont souvent paraphylétiques. Les anciens naturalistes définissaient les groupes par ce qu'ils voyaient de commun, souvent des traits anciens, comme des écailles couvrant tout le corps ou le sang « froid ». Ces traits sont des symplésiomorphies qui ont été transformées dans une lignée interne. Chez les Oiseaux, les plumes remplacent les écailles sur le corps, et l'endothermie remplace le sang « froid ». On obtient un groupe qui exclut une partie des descendants, donc paraphylétique.
Pourquoi la classification phylogénétique dépend de la théorie de l'évolution. Parler d'état ancestral ou d'ancêtre commun n'a de sens que si les espèces descendent les unes des autres avec modification. Sans cette théorie, la ressemblance n'est qu'un constat et le regroupement reste arbitraire. La classification devient ainsi un test de la théorie : des jeux de caractères indépendants donnent des arbres concordants, ce qu'un monde fixiste n'expliquerait pas.
Pourquoi le choix du marqueur dépend de l'échelle. Une séquence qui évolue vite accumule assez de différences pour distinguer des espèces proches. Entre organismes éloignés, elle est saturée et les ressemblances deviennent aléatoires. On compare donc les taxons éloignés avec des séquences très contraintes, comme les ARN ribosomiques, et les taxons proches avec des séquences peu contraintes.
Pourquoi les caractères moléculaires produisent beaucoup d'homoplasies. Un site nucléotidique n'a que quatre états. Deux lignées qui mutent au même site ont une chance sur trois d'aboutir au même nucléotide si l'on suppose les substitutions équiprobables. Le grand nombre de sites compense ce défaut, car les homoplasies se répartissent au hasard alors que le signal de parenté s'additionne.
Pourquoi un arbre ne montre pas un progrès. Tous les taxons actuels sont au bout d'une branche de même durée depuis la racine. Aucun n'est l'ancêtre d'un autre. Placer l'Homme à droite de l'arbre est une convention de dessin, pas un résultat.
Pourquoi une clé de détermination n'est pas une classification. La clé choisit des caractères faciles à voir pour trier vite, peu importe leur origine. Elle peut séparer deux espèces sœurs sur la couleur et réunir deux espèces éloignées sur la forme de la feuille. Elle répond à la question « quel est ce spécimen », pas à la question « qui est apparenté à qui ».
Exemples et références à connaître
- Aristote puis Linné, au XVIIIe siècle : classifications hiérarchiques fixistes, fondées sur la ressemblance. La nomenclature binominale de Linné est restée, ses groupes souvent pas. Illustration du caractère provisoire des savoirs.
- Darwin, L'Origine des espèces, 1859 : la seule figure du livre est un arbre ramifié. La parenté devient le fondement de la classification.
- Willi Hennig, entomologiste allemand, fonde la systématique phylogénétique au milieu du XXe siècle. Il pose que seuls les caractères dérivés partagés regroupent et que seuls les groupes monophylétiques sont valides.
- Carl Woese, fin des années 1970 : la comparaison des ARN ribosomiques révèle les Archées et conduit aux trois domaines. Exemple type de dépendance des savoirs aux techniques.
- Oiseaux et Crocodiles sont groupes frères au sein des Archosauriens. Les Crocodiles sont donc plus apparentés aux Oiseaux qu'aux Lézards. Les dinosaures à plumes confirment que les Oiseaux sont des Dinosaures.
- Les Cétacés sont groupe frère des Hippopotames au sein des Artiodactyles. Cette hypothèse a d'abord été proposée sur des données moléculaires. Elle a été confortée ensuite par des fossiles de Cétacés à pattes.
- Le Cœlacanthe, présenté comme « fossile vivant ». Son génome a évolué depuis la divergence comme celui de toute espèce actuelle. Exemple de fixisme à dénoncer.
- Convergences classiques : ailes des Oiseaux, des Chauves-souris et des Insectes, œil à cristallin des Céphalopodes et des Vertébrés, forme hydrodynamique du Requin et du Dauphin, endothermie des Oiseaux et des Mammifères.
- Nombre d'arbres enracinés possibles : 3 pour 3 taxons, 15 pour 4, 105 pour 5, plus de 34 millions pour 10. D'où l'usage de logiciels et de méthodes heuristiques.
- Groupes fonctionnels vus ailleurs dans le programme : arbres, algues, champignons au sens large, végétaux au sens des organismes photosynthétiques. Ils sont polyphylétiques et restent utiles en écologie.
Techniques
Lire un arbre fourni
Réflexe en trois temps. Repérer la racine et le groupe externe. Réécrire l'arbre en parenthèses emboîtées, ce qui neutralise les rotations trompeuses. Pour chaque question, désigner explicitement le nœud concerné.
Mini-exemple. Deux arbres dessinés différemment s'écrivent tous deux (Grenouille, (Souris, (Lézard, Pigeon))). Ils sont identiques. Si un élève dit que la Grenouille est « la plus primitive » parce qu'elle est à gauche, il se trompe deux fois : la position est arbitraire et la Grenouille est une espèce actuelle.
Construire un cladogramme à partir d'une matrice
Réflexe en cinq temps :
- Vérifier que chaque caractère est homologue.
- Polariser par le groupe externe.
- Éliminer mentalement les autapomorphies et les caractères communs à tous les taxons étudiés, qui ne regroupent rien.
- Regrouper à partir de l'état dérivé partagé par le moins de taxons, puis remonter.
- Placer une barre par pas et compter.
Mini-exemple. Taxons X, Y, Z, groupe externe à 0 partout. Caractère a : Y et Z à 1. Caractère b : Z seul à 1. Le caractère a donne (X, (Y, Z)). Le caractère b est une autapomorphie de Z, placée sur sa branche terminale. Longueur totale : 2 pas.
Exploiter un alignement
Réflexe. Vérifier que l'alignement ne crée pas de décalage artificiel. Classer les positions en trois catégories : positions constantes, positions variables propres à un seul taxon, positions informatives. Construire la matrice des distances deux à deux. Appliquer la méthode fournie par l'énoncé et elle seule. Conclure en précisant si la méthode est phénétique ou cladistique.
Plan de dissertation sur ce chapitre
Le sujet porte presque toujours sur une tension :
- ressemblance et parenté,
- groupes valides et groupes utiles,
- savoir établi et savoir provisoire.
Le plan efficace suit la démarche du systématicien, observer, interpréter, conclure puis relativiser. Chaque partie doit contenir un exemple précis et, si possible, un petit arbre.
Mini-exemple. « Se ressembler, est-ce être apparenté ? »
- I. La ressemblance, point de départ de toute classification.
- II. Toutes les ressemblances ne se valent pas : homologie et homoplasie, synapomorphie et symplésiomorphie.
- III. Seule la cohérence entre de nombreux caractères permet de trancher : parcimonie et ses limites.
Sujets classiques traités
Choisis ton niveau. Difficulté indicative ; les exercices qui se suivent restent dans l'ordre.
Sujet 1. Classer, trier, à quoi bon ?
Classiques de khôlle et concours · Khôlle
Voir le corrigé
Plan attendu.
Un, définir les deux opérations. Classer, c'est créer des groupes. Trier, c'est ranger des individus dans des groupes existants. Illustrer le tri par une clé de détermination d'arbres utilisée en sortie de terrain.
Deux, présenter les trois types de classification, avec un exemple chacun et leur objectif. Plantes mellifères pour l'utilitaire, décomposeurs pour le fonctionnel, Tétrapodes pour le phylogénétique.
Trois, montrer qu'un même organisme change de groupe selon l'objectif. Le Pissenlit est plante mellifère, producteur primaire et Angiosperme Astéracée. Ces trois étiquettes sont justes chacune dans son cadre.
Argument attendu : une classification n'est pas vraie ou fausse dans l'absolu, elle répond à une question. Seule la classification phylogénétique prétend décrire une histoire, donc elle seule est réfutable par de nouvelles données.
Sujet 2. Construire un cladogramme d'Embryophytes
Classiques de khôlle et concours · Khôlle, exercice sur matrice
Le groupe externe est une algue verte. Les taxons sont Mousse, Fougère, Pin et Rosier. Les caractères sont notés 0 ou 1 :
- c1, embryon retenu sur la plante mère : Mousse, Fougère, Pin, Rosier à 1.
- c2, tissus conducteurs lignifiés : Fougère, Pin, Rosier à 1.
- c3, graine : Pin, Rosier à 1.
- c4, ovules enclos dans un carpelle : Rosier à 1.
Technique polarisation puis emboîtement des synapomorphies.
Voir le corrigé
- L'algue porte l'état 0 partout, donc l'état 1 est dérivé pour chaque caractère.
- c1 est partagé par tous les taxons étudiés. Il définit les Embryophytes mais ne structure pas l'intérieur du groupe.
- c3 regroupe Pin et Rosier. c2 ajoute la Fougère à ce groupe. c4 est une autapomorphie du Rosier.
- L'arbre est (Algue, (Mousse, (Fougère, (Pin, Rosier)))). On place une barre c1 sous le nœud des Embryophytes, c2 sous le nœud Fougère plus Spermaphytes, c3 sous le nœud Pin plus Rosier, c4 sur la branche du Rosier.
- La longueur est de 4 pas, sans homoplasie. L'arbre concurrent ((Mousse, Fougère), (Pin, Rosier)) exige deux pas pour c2, soit 5 au total. Il est rejeté.
piège : Écrire que la Fougère « a donné » le Pin. Le nœud entre les deux est un ancêtre hypothétique, ni fougère ni pin. Autre erreur : regrouper Mousse et algue sur l'absence de tissus conducteurs, qui est une symplésiomorphie.
Sujet 3. Choisir entre deux arbres d'Amniotes
Classiques de khôlle et concours · D'après un écrit type Agro-Véto
Le groupe externe est une Truite. Les taxons sont Grenouille, Lézard, Pigeon, Chauve-souris et Souris. Voici les caractères, avec les taxons qui portent l'état dérivé :
- c1, membre chiridien : tous les taxons étudiés.
- c2, amnios : Lézard, Pigeon, Chauve-souris, Souris.
- c3, poils : Chauve-souris, Souris.
- c4, plumes : Pigeon.
- c5, crâne à deux fosses temporales, remanié chez les Oiseaux : Lézard, Pigeon.
- c6, bêta-kératines dans les phanères : Lézard, Pigeon.
- c7, membre antérieur transformé en aile : Pigeon, Chauve-souris.
- c8, endothermie : Pigeon, Chauve-souris, Souris.
Deux arbres sont proposés. Arbre A : (Grenouille, ((Lézard, Pigeon), (Chauve-souris, Souris))). Arbre B : (Grenouille, (Lézard, (Pigeon, (Chauve-souris, Souris)))). Lequel retenir ?
Technique compter les pas caractère par caractère et identifier les homoplasies.
Voir le corrigé
- c1, c2, c3 et c4 coûtent un pas sur les deux arbres.
- Sur l'arbre A, c5 et c6 coûtent un pas chacun. c7 coûte deux pas, une aile chez le Pigeon et une chez la Chauve-souris. c8 coûte deux pas. Longueur de A : 4 + 1 + 1 + 2 + 2 = 10.
- Sur l'arbre B, c5 et c6 coûtent deux pas chacun, car Lézard et Pigeon ne sont plus groupes frères. c7 coûte encore deux pas. c8 coûte un pas. Longueur de B : 4 + 2 + 2 + 2 + 1 = 11.
- On retient A.
- Interprétation. Sur A, l'aile est une convergence : deux acquisitions coûtent 2 pas, contre 3 pour une acquisition chez l'ancêtre des Amniotes suivie de pertes chez le Lézard et la Souris. L'endothermie est une homoplasie que la matrice ne permet pas de qualifier. Une acquisition chez le Pigeon et une chez l'ancêtre des Mammifères, ou une acquisition chez l'ancêtre des Amniotes puis une réversion chez le Lézard, coûtent toutes deux 2 pas. Ce sont d'autres données, physiologiques et fossiles, qui font retenir la convergence.
piège : Effacer c7 et c8 parce qu'ils « gênent ». Il faut les garder et les nommer homoplasies. Autre piège : croire que la parcimonie prouve A. Un seul pas d'écart est une préférence fragile.
Sujet 4. Nature de groupes sur un arbre de Vertébrés
Classiques de khôlle et concours · Khôlle
On fournit l'arbre (Requin, (Truite, (Grenouille, (Souris, (Lézard, (Crocodile, Pigeon)))))). Dire si les groupes suivants sont mono-, para- ou polyphylétiques : Amniotes, Poissons, Reptiles, homéothermes, Archosauriens (Crocodile et Pigeon).
Technique désigner le plus récent ancêtre commun puis inventorier ses descendants.
Voir le corrigé
- Amniotes. Leur ancêtre commun est celui de la Souris et des Sauropsides. Tous ses descendants sont inclus, le groupe est monophylétique.
- Poissons, soit Requin et Truite. Leur ancêtre commun est la racine, dont descendent aussi les Tétrapodes exclus du groupe. Le groupe est paraphylétique, défini par des symplésiomorphies comme la respiration branchiale.
- Reptiles, soit Lézard et Crocodile. Leur ancêtre commun est le nœud des Sauropsides, dont descend aussi le Pigeon exclu. Le groupe est paraphylétique.
- Homéothermes, soit Souris et Pigeon. Leur ancêtre commun est le nœud des Amniotes. Cet ancêtre n'est pas considéré comme endotherme, et Lézard et Crocodile en descendent aussi. Le groupe repose sur une convergence, il est polyphylétique.
- Archosauriens, soit Crocodile et Pigeon. Ils ont un ancêtre commun exclusif, le groupe est monophylétique.
piège : Répondre « les Reptiles sont monophylétiques car ils ont tous des écailles ». Les écailles couvrant le corps sont un caractère ancien, remplacé par des plumes chez les Oiseaux. Or le partage d'un état ancestral ne prouve rien.
Sujet 5. Arbre à partir d'un alignement
Classiques de khôlle et concours · Type écrit Agro-Véto, exercice sur document
On dispose de quatre séquences alignées de douze nucléotides :
- A : ATGGCTAACTTG
- B : ATGGCTAATTTG
- C : ATGGCAAGTTTA
- D : ATGGCAAGTTCA
Méthode fournie : regrouper les deux séquences les plus proches, puis calculer la distance d'un groupe aux autres comme la moyenne des distances. Construire l'arbre et discuter.
Technique matrice de distances et lecture critique de la méthode.
Voir le corrigé
- Les positions variables sont 6, 8, 9, 11 et 12.
- Distances en nombre de différences : A-B 1, C-D 1, A-C 4, A-D 5, B-C 3, B-D 4.
- On regroupe A et B, puis C et D. La distance entre les deux groupes est la moyenne de 4, 5, 3 et 4, soit 4.
- L'arbre obtenu est ((A, B), (C, D)).
- Analyse en parcimonie. Les positions 6, 8 et 12 opposent A et B à C et D, elles sont informatives et concordantes. Les positions 9 et 11 ne varient que chez un taxon. Les deux approches donnent la même topologie, ce qui renforce la conclusion.
- Limite. La méthode de distance est phénétique. Sans groupe externe, l'arbre n'est pas enraciné et on ne sait pas quels nucléotides sont ancestraux.
piège : Conclure que A est l'ancêtre de B parce qu'ils diffèrent d'une seule base. Deux séquences actuelles sont toujours sœurs ou cousines, jamais ancêtre et descendante.
Sujet 6. Faut-il abandonner les mots « poisson » et « reptile » ?
Classiques de khôlle et concours · Khôlle de réflexion
Voir le corrigé
Plan attendu.
Un, en phylogénie, ces groupes sont paraphylétiques. On le montre sur un arbre des Vertébrés en identifiant le nœud. Ils ne peuvent donc pas être des taxons.
Deux, ils désignent pourtant une réalité : des organismes qui partagent un ensemble d'états ancestraux et souvent un mode de vie proche. Plusieurs acteurs en ont besoin :
- un halieute qui gère un stock,
- un écologue qui étudie les ectothermes,
- un restaurateur qui compose un menu.
Trois, la solution est de préciser le domaine de validité. On peut dire « les Sauropsides non aviens » en phylogénie et « reptiles » en écologie.
Argument attendu : conserver un mot n'est pas une faute. L'employer comme s'il désignait un groupe de parenté en est une. Le même raisonnement vaut pour « algues » et « invertébrés », ce dernier étant défini par une absence.
Sujet 7. La classification du vivant, un savoir provisoire ?
Autres exercices · Dissertation
Voir le corrigé
Accroche possible : les manuels du milieu du XXe siècle séparaient Oiseaux et Reptiles en classes de même rang. Aucun systématicien ne l'écrirait aujourd'hui.
Problématique : la classification change-t-elle parce qu'elle est fragile ou parce qu'elle est scientifique ?
I. Une classification qui a beaucoup changé. On passe des classifications fixistes par ressemblance à l'arbre de Darwin, puis à la cladistique de Hennig et aux domaines de Woese. Exemples des Oiseaux et des Cétacés.
II. Des changements qui ont trois moteurs.
- Le cadre théorique, puisque l'évolution donne un sens à la parenté.
- Les méthodes, de la ressemblance globale aux synapomorphies, puis aux modèles probabilistes comme le maximum de vraisemblance.
- Les techniques, séquençage et bioinformatique, qui multiplient les caractères.
III. Un savoir réfutable mais pas arbitraire. Un arbre est une hypothèse testée par de nouveaux caractères. La parcimonie choisit l'hypothèse la plus économe, sans prétendre que l'évolution l'est. Certains nœuds sont très solides, comme la monophylie des Tétrapodes. D'autres restent débattus, comme la racine des Eucaryotes.
Conclusion : le caractère provisoire est la marque d'une démarche qui accepte la réfutation. Ouverture sur la confrontation des arbres étudiée en deuxième année.
Erreurs fréquentes
- Regrouper des taxons sur un état ancestral partagé : absence de vertèbres, absence de graines, sang « froid ». C'est une symplésiomorphie, elle ne définit aucun clade.
- Lire l'arbre comme une échelle, avec des taxons « primitifs » en bas et « évolués » en haut. Ou faire descendre un taxon actuel d'un autre taxon actuel.
- Oublier de polariser les caractères, ou le faire sans groupe externe. Sans polarisation, on ne distingue pas synapomorphie et symplésiomorphie, et l'arbre n'a pas de racine.
- Confondre la nature d'une structure et celle de son état. L'aile de la Chauve-souris et celle du Pigeon sont homologues comme membres antérieurs, mais l'état « aile » est une convergence.
- Présenter la parcimonie comme une loi de la nature. C'est un principe d'économie des hypothèses, qui peut échouer quand les homoplasies sont nombreuses.
- Détailler un calcul de vraisemblance ou un test statistique. Le programme demande seulement de mentionner l'existence du maximum de vraisemblance. Un développement technique ne rapporte rien.
Fiche rédigée à partir du programme officiel BCPST 2021, partie SV-K « Évolution et phylogénie », paragraphe SV-K-2-1. Elle couvre les types de classification, les caractères utilisés, l'homologie et l'homoplasie, les groupes mono-, para- et polyphylétiques, les synapomorphies et la construction d'une phylogénie par parcimonie.